Le Conformiste (Bernardo Bertolucci, 1970)

de le 28/04/2016
 
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Surtout connu du grand public pour le drame sexuel Le dernier tango à Paris et la fresque historique Le dernier empereur, Bernardo Bertolucci fut pourtant un cinéaste bien plus atypique à ses débuts, comme en témoigne Le conformiste sorti en 1970. Une œuvre qui lui permit de démontrer l’étendue de son talent tout en attirant l’attention à l’international, comme en témoigne l’influence de son long métrage sur de nombreux cinéastes contemporains.

Le ConformisteÀ la fin des années 60, le compagnon de Bertolucci lui fait part de sa découverte du conformiste, un roman d’Alberto Moravia, dont il lui fait un résumé enthousiaste. Peu de temps après le cinéaste est contacté par Mars film, la filiale italienne de Paramount Pictures, avec laquelle il vient de terminer aux côtés de Dario Argento le scénario d’Il était une fois dans l’ouest pour Sergio Leone. Cette dernière lui demande une idée de film, Bertolucci propose une adaptation du roman d’Alberto Moravia qu’il n’a même pas lu. Le cinéaste obtient le feu vert pour sa première production internationale avec un budget équivalent à 750 000 dollars. Du côté italien le cinéaste s’entoure de ses collaborateurs fétiches comme le chef opérateur Vittorio Storaro, le créateur des décors Ferdinando Scarfiotti, et le monteur Franco Arcalli. Du côté français c’est le célèbre compositeur Georges Delerue qui se charge d’accompagner les images du film. Une double nationalité que l’on retrouve également dans la distribution. Les français Jean-Louis Trintignant et Dominique Sanda (dans un rôle initialement prévu pour Brigitte Bardot) côtoient Stefania Sandrelli, Enzo Tarascio et Gastone Moschin. Le tournage a lieu en 1969 entre Rome et Paris.

Le Conformiste

Prenant place en 1938, Le conformiste suit le parcours de Marcello Clerici (Jean Louis Trintignant) adhérent au parti fasciste italien et membre de sa police secrète chargé d’éliminer Luca Quadri (Enzo Tarascio) son ancien professeur de philosophie devenu un important représentant de la lutte anti fasciste à Paris. Comme l’indique ce résumé, Le conformiste est avant tout un thriller politique qui assume pleinement le genre à travers une ambiance anxiogène et un protagoniste ambigu qui évolue dans un climat historique houleux. Bien que disposant d’une narration concise déterminée par la mission de Clerici, le film se permet de nombreux écarts temporels : flash backs, scène elliptique, dialogues évoquant d’autres moments de l’histoire… qui privilégient une approche introspective. Cette dernière étant entièrement vouée à cerner la personnalité de Clerici, souhaitant devenir un « fasciste modèle » au yeux son pays. Le film décrit le processus de déshumanisation du personnage, d’abord par son mariage avec Giulia (Stefania Sandrelli) une bourgeoise idiote qui ne remettra jamais en question ses idéaux, puis par sa mission à Paris. Une volonté farouche d’être conforme au modèle socio-politique de l’époque qui dissimule une psyché trouble. Clerici ayant subi un attouchement sexuel étant mineur par le chauffeur de sa famille, avant de le tuer. Ce traumatisme, auquel viendra s’ajouter une bisexualité refoulée suggérée lors des derniers instants du long métrage, permet à Bertolucci de questionner l’auto conditionnement des individus dans une société totalitaire. Un changement de paradigme qui tranche avec les fictions engagées de l’époque adoptant souvent le point de vue des contestataires. Ce choix narratif est pour beaucoup dans la force d’évocation du film, tendant un miroir noir au spectateur.

Le ConformisteDans un rôle diamétralement opposé à celui du juge d’instruction dans Z de Costa Gavras, l’autre grand long métrage politique de sa prestigieuse filmographie, Jean Louis Trintignant démontre à nouveau l’étendue de son talent à travers un jeu froid dont les réparties cyniques ne sont que les premiers pas vers l’inhumanité. Un jeu dépouillé et mimétique qui atteindra son paroxysme dans le dernier acte où Clerici délaisse toute forme d’émotion pour des gestes robotique au quotidien dans une imagerie traditionaliste de la famille. La notion de miroir évoquée plus haut est au centre des rencontres de Clerici à Paris. D’abord avec Quadri qui tente de lui démontrer que son adhésion au fascisme n’est qu’une auto persuasion et non une réelle conviction. Le débat autour de la caverne de Platon et la lettre qu’il confie à son ancien élève ont pour but de démontrer qu’il n’a pas totalement perdu son humanité. L’autre rencontre primordiale est celle avec Anna Quadri (Dominique Sanda), la femme de son professeur dont il va tomber amoureux. Anna est une intellectuelle, professeur de danse ouvertement bisexuelle qui n’hésite pas à faire des avances à Giulia. À bien des égards le personnage interprétée par Sanda peut se voir comme la version féminine de Clerici si ce dernier ne c’était pas plié au poids du conformisme. Les scènes intimes qui l’unissent avec Anna peuvent se voir comme des tentatives de raviver l’humanité présente en lui. Malgré le fait que Clerici soit surveillé par un collaborateur nommé Daniele Manganiello (Gastone Moschin), le cinéaste laisse le doute quand à la volonté du protagoniste de suivre l’objectif de sa mission.

Le Conformiste

Bien que situé durant les prémices de la seconde guerre mondiale, le cinéaste délaisse le réalisme pour une approche visuelle baroque, faisant la part belle aux décors d’inspirations futuristes, dans lequel Clerici apparait minuscule et insignifiant face aux institutions. Il en va de même pour Paris présenté comme une ville déserte et nocturne. Un souci de stylisation qui doit beaucoup à la somptueuse photographie de Storaro. Le futur chef opérateur d’Apocalypse Now, multiplie les tours de force chromatiques alliant, au sein d’un même cadre, le bleu, le jaune et le rouge à un travail avant-gardiste sur le clair obscur et le contre jour. Cependant loin de se reposer sur sa somptueuse photographie le cinéaste expérimente les prouesses visuelles qui vont du déambulé, à une importante profondeur de champ associant différentes valeurs de plans dans une même scène. Sans oublier le travail sur les reflets, zooms et autres mouvements panoramiques qui aboutissent à une chorégraphie visuelle dont l’élégance formelle, jamais gratuite, fait sens avec l’univers de faux semblants dans lequel évoluent les personnages. Bertolucci n’hésitant pas à jouer sur le côté irréel lors d’une scène d’amour ferroviaire qui passe du crépuscule à la nuit la plus totale en une fraction de seconde sans aucune coupe. Des expérimentations qui trouvent leurs aboutissements dans deux scènes clés. La 1ère est le tango entre Giulia et Anna qui joue sur le contraste entre insouciance des personnages et surveillance fasciste. La seconde est l’assassinat de Quadri et sa femme qui au détour d’un mouvement de grue à la portée fataliste évidente met un terme à l’hypothétique soupçon d’humanité qui résidait chez Clerici. Le final interrogatif démontre cependant que le secret refoulé et le passé finissent toujours par ressortir quelque soi l’époque. Bien qu’ancré durant la montée du fascisme italien à la fin des années 30, tous ses éléments finissent par faire du Conformiste une parabole universelle et intemporelle dont le pouvoir de fascination continue bien après la dernière image.

Le ConformistePrésenté en avant première au festival de Berlin le 1er juillet 1970 où Bertolucci remporta un prix spécial, Le conformiste sorti simultanément en Italie et aux États Unis le 22 Octobre 1970. Le film fut nominé aux Golden Globes ainsi qu’aux Oscars et remporta de nombreux prix dans les festivals internationaux. Ce long métrage permit à Bertolucci d’appuyer son aura internationale et de bénéficier du soutien des américains pour financer ses œuvres ultérieures tout en influençant de nombreux cinéastes du Nouvel Hollywood. Francis Ford Coppola reprit de nombreuses idées stylistiques et narratives dans sa saga du Parrain, allant jusqu’à confier un rôle à Gastone Moschino dans le deuxième volet de la trilogie. Paul Verhoeven lui rendit hommage lors de la séquence du bal dans Soldier of Orange. On peut supposer que Steven Spielberg s’inspira de Bertolucci pour les nombreuses confrontations symboliques filmées en clair obscur entre Liam Neeson et Ralph Fiennes dans La liste de Schindler, tout comme Ang Lee pour dépeindre des faux semblants luxueux dans Lust, Caution. James Gray cite également Le conformiste comme son film favori. Mais l’influence la plus ingénieuse se situe du côté de John McTiernan. Le cinéaste de Piège de cristal et Thomas Crown ayant régulièrement affirmé que l’élégance chorégraphique de sa mise en scène devait beaucoup au travail de Bertolucci notamment sur Le conformiste. Un élément supplémentaire qui prouve l’universalité du long métrage de 1970.

Le conformiste constitue probablement l’œuvre la plus aboutie et la plus passionnante de Bernardo Bertolucci. Une merveille qui relie le point de vue intime aux tourments de l’histoire pour livrer une fable universelle et intemporelle qui n’a rien perdu de son pouvoir d’évocation. Si la carrière du cinéaste connut un rapide déclin artistique avec des œuvres surfaites, Le conformiste demeure l’aboutissement d’un brillant début et le véritable chef d’œuvre de son auteur. À redécouvrir infiniment tant il constitue une formidable école du cinéma à lui tout seul.

FICHE FILM
 
Synopsis

Depuis son enfance, Marcello est hanté par le meurtre d’un homosexuel qu’il croit avoir commis. En quête obsessionnelle de rachat, il s’efforce de rentrer dans le rang. Il épouse Giulia, une jeune bourgeoise naïve. Fasciste par conformisme, il est envoyé par les services secrets de Mussolini en mission en France pour approcher et supprimer son ancien professeur de philosophie en exil qui lutte au sein d’un groupe de résistance antifasciste. A Paris, Marcello rencontre le professeur en compagnie de sa séduisante femme Anna, du même âge que Giulia.