Laissez bronzer les cadavres (Hélène Cattet-Bruno Forzani, 2017)

de le 20/10/2017
 
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Après deux étonnants néo-Gialli qui ont permis au duo franco-belge Hélène Cattet et Bruno Forzani d’installer leur patte unique sur le cinéma français, ils reviennent avec Laissez bronzer les cadavres!, une adaptation du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastide. Véritable OFNI dans la production actuelle, le film est une sorte de faux polar dans un décor de western décadent et filmé comme tel.

L’adaptation de ce roman policier de Manchette et Bastide fut une décision surprenante vu l’amour que semble porter le duo au cinéma italien mais il n’en est rien puisque le maître mot de leur cinéma est bien évidemment le bis. Nous ne sommes donc plus dans l’hommage au genre italien mais à une adaptation de série noire bien française et cela parait naturel quand on connaît les ramifications menant au projet (François Cognard producteur des cinéastes était rédacteur dans la revue culte des années 80 Starfix avec Doug Headline, lui-même producteur exécutif du film et fils de Manchette).
Dès le début, cette atmosphère d’une sécheresse presque inédite dans le cinéma français contemporain et donne d’emblée cette allure de western dans un petit hameau écrasé par le soleil corse. La mise en scène est précise, ciselée et survoltée faisant penser à l’austérité de Bruno Dumont (pour le travail sur le son) ou l’audace d’un Clément Cogitore (pour ce mélange de dépouillement et de distorsions de l’image). Une nouvelle fois, le duo s’attache à la matière, la sensation dans cette utilisation de la pellicule 16mm et la manière de l’altérer, de jouer avec le support à travers l’exaltation du grain, la déformation des formes et des couleurs. Cattet & Forzani ne s’embêtent guère à présenter sa galerie de personnages, ils installent plutôt cette ambiance poisseuse, hallucinée qu’aurait pu créer un Sergio Leone sous LSD. C’est effectivement au maestro italien auquel on pense face à ses visages en très gros plans filmé dans un superbe format Scope, leur peau moite et presque rouillée par le soleil et la chaleur.

D’une maîtrise mécanique en.premier lieu, rythmée par l’heure qui défile à l’écran, le film prend un drôle d’envol une fois les maigres enjeux plantés. Dès lors, le temps se dilate, stagne, s’égrenne à rebours, brouillant la continuité temporelle tout comme les repères spatiaux complétement éclatés.
Chose accentuée par la nuit tombée, le face à face meurtrier importe alors moins que les visions erotico-cauchemardesques qui foudroient les personnages.
Plus stylisé que jamais (déjà que L’Etrange Couleur des Larmes de ton Corps était un bel exemple de pulsions psychédéliques), le cinéma de Cattet & Forzani vise l’abstraction, l’expérimentation permanente au détriment de tout code de narration et d’obligations scénaristiques.
Au même titre que ce décor dépouillé et cette intrigue minimale, le traitement du son est également un fantastique travail d’épure. Pour installer cette pesanteur paradoxale (le mutisme des scènes intra-diégétiques face au capharnaüm des sons liés du montage), le film trouve un subtil équilibre où seul le bruit des balles et l’extrême attention porté aux bruitages -une cigarette qu’on allume, un animal qu’on découpe- viennent percer ce silence (de plomb ? de mort ? de cathédrale? les trois conviennent)
Servis par un casting formidable constitué de véritables gueules de cinéma (lieu commun aussi galvaudé que pertinent ici) telles que Marc Barbé ou Stéphane Ferrara et la présence irradiante et fantasmatique d’Elina Lowensohn sublimée comme auraient pu le faire Bertrand Mandico ou Hal Hartley avant lui.

On peut néanmoins reprocher au film une certaine torpeur à force de multiplier et de s’enfoncer dans ces hallucinations. Au fur et à mesure de son avancé, Laissez bronzer les cadavres! se rapproche plus du pur exercice de style que de la série B dont il se réclame, c’est à dire que l’inventivité de la mise en scène pédale dans le vide et se met au service d’un récit qui fait du sur place. Il y a presque un refus du récit de la part de Cattet & Forzani, un certain plaisir à se débarrasser un moment donné de toute narration pour prendre une nouvelle direction plus libre mais cela dessert le film tant ils oublient que dans toute bonne série B l’originalité esthétique est au service d’une histoire qui tient un minimum debout.
On aurait aimé autant d’audace dans cette narration trop millimétrée et que celle-ci explose, que l’histoire gagne en ampleur et en profite pour partir dans tous les sens de la même manière que la réalité se désagrège pour les personnages. Au lieu de cela, dès qu’il s’engouffre dans ce statu-quo où tout le monde se tire dessus, le film devient illisible aussi bien dans sa visée que dans sa mise en scène. Impossible ou presque de comprendre l’espace, les déplacements des personnages donc on se rattache aux dialogues, à ces hallucinations mais le délire bis aussi jouissif soit-il peine à tenir la distance, la faute à ce scénario trop limité et une réalisation jamais aussi inventive que quand elle cherche l’intensité, le mouvement.

Laissez-bronzer les cadavres! est un flux d’images ininterrompus tantôt excitant tantôt abscons qui peine à prendre corps, à faire sens tant l’expérimentation semble primer sur le récit mis en place. La mise en scène nerveuse et efficace de Cattet & Forzani offre néanmoins de superbes idées idées de cinéma. Il reste avant tout le plaisir inégalable de prendre part à une expérience unique, vivifiante dans un cinéma français ou rares sont ceux (peut-être Bertrand Mandico, Yann Gonzalez ou Virgil Vernier qui peuvent apporter autant de mysticisme et de visions illuminées sur un grand écran.

FICHE FILM
 
Synopsis

La Méditerranée, l’été : une mer d’azur, un soleil de plomb… et 250 kilos d’or volés par Rhino et sa bande! Ils ont trouvé la planque idéale : un village abandonné, coupé de tout, investi par une artiste en manque d’inspiration. Hélas, quelques invités surprises et deux flics vont contrecarrer leur plan : ce lieu paradisiaque, autrefois théâtre d’orgies et de happenings sauvages, va se transformer en un véritable champ de bataille… impitoyable et hallucinatoire !