La Vie rêvée de Walter Mitty (Ben Stiller, 2013)

de le 22/12/2013
 
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Ben Stiller est un réalisateur étonnant. En effet, derrière l’acteur à la puissance comique colossale se cache un auteur et un faiseur d’images parmi les plus intéressants du moment. Et s’il n’écrit généralement pas ses films, il sait suffisamment bien s’entourer pour que le résultat soit à la hauteur. Une impression qui se confirme à la vision de son cinquième film derrière la caméra, l’évident et si complexe La Vie rêvée de Walter Mitty, qui derrière ses airs de gentille fable pour rêveurs éveillés s’impose comme une étonnante variation autour de Matrix.

Au commencement, il y a la nouvelle « La Vie secrète de Walter Mitty », publiée en 1939 dans le New Yorker. Il s’agit de l’œuvre la plus célèbre de James Thurber, adaptée au cinéma par Norman Z. McLeod en 1947 pour le compte de Samuel Goldwyn ((une adaptation dont l’auteur n’était pas satisfait du tout)), puis en série TV animée dans les années 70 avec The Secret Lives of Waldo Kitty. Le projet d’une nouvelle adaptation de cette drôle d’histoire bien ancrée dans l’inconscient populaire américain se ballade à travers Hollywood depuis une vingtaine d’années, avec quelques grands noms attachés au film, de Ron Howard à Steven Spielberg, en passant par Jim Carrey et Sacha Baron Cohen. Mais c’est finalement Ben Stiller, qui après avoir été casté pour le rôle, a accepté de s’impliquer jusqu’à la mise en scène. La Vie rêvée de Walter Mitty est donc le prototype parfait du film de commande qui se transforme, par la grâce d’un réalisateur, en une œuvre singulière bien loin de toutes les conventions.

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A première vue, La Vie rêvée de Walter Mitty est un petit film aux airs « indépendant » dont la première lecture ne peut laisser indifférent le grand rêveur qu’est le spectateur de cinéma. Il s’agit d’une fable autour d’un homme à l’existence morose qui laisse vagabonder son esprit lorsqu’il se trouve face à une situation critique de son existence, ses rêveries prenant forme tels des micro-films de cinéma dont il est le héros. Mais comme toute bonne fable, l’intérêt principal de La Vie rêvée de Walter Mitty réside dans ce que le film véhicule comme propos et non dans ce qu’il montre. Le nouveau film de Ben Stiller est une mosaïque à explorer et remodeler, un film suffisamment intelligent pour se prêter au jeu de l’analyse sans oublier de délivrer un propos compréhensible immédiatement par l’ensemble du public. Un vrai film de cinéma en somme. Mais surtout un film fascinant, qui derrière sa légèreté d’apparat cache un propos beaucoup plus sombre et finalement assez symptomatique de la société contemporaine. Oui, il est question d’un grand rêveur qui échappe à son conditionnement et à sa solitude, ainsi qu’à sa timidité, par l’exploration soudaine de son inconscient. Mais il est surtout question de nature humaine et de ce qui la caractérise : le choix, comme le dit si bien Guillermo Del Toro. Et c’est précisément sur ce thème, qui est au cœur du film, la narration s’articulant autour d’une succession de choix cruciaux dont un en particulier qui s’avère fortement symbolique, que La Vie rêvée de Walter Mitty se rapproche évidemment de Matrix. Une scène-pivot tient tout le film, et ce n’est pas celle qui est mise en avant lorsque Walter Mitty prend son courage à deux mains et part à l’aventure. Il s’agit d’une séquence assez courte, dans laquelle un choix est offert au héros : choisir entre une voiture rouge et une voiture bleue. La scène est construite de manière à accentuer le côté cocasse de la situation, avec ces deux petites voitures disposées face à l’immensité du territoire islandais, la composition du plan accentuant encore la sensation absurde. Pourtant, il s’agit bel et bien du choix de Neo face à la pilule bleue et la pilule rouge, le choix entre l’éveil et l’endormissement définitif. A travers ce pivot narratif, tout ce qui suit peut être vu via le prisme de la réalité ou de l’illusion, l’éveil lié au rouge étant lui-même une forme d’illusion.

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Car si en apparence la seconde partie de La Vie rêvée de Walter Mitty semble montrer cet homme qui embrasse enfin le monde réel et la grande aventure de sa vie, des séquences sont troublantes, voire carrément surréalistes. Le film serait-il l’émancipation totale d’un homme par rapport à son quotidien balisé et ses névroses obsessionnelles ? Dans ce cas il s’agirait d’une belle fable très positive. Ou serait-il plutôt question d’un homme torturé qui fait le choix conscient de ne vivre plus que dans l’illusion de cette grande vie d’aventurier qu’il n’aura jamais ? Sous cet angle, le film devient excessivement pessimiste, même si la sensation prédominante reste celle de la libération. Dans un sens, La Vie rêvée de Walter Mitty n’est pas non plus très éloigné du Labyrinthe de Pan, et surtout de sa conclusion. Il s’agit donc d’un film incroyablement plus riche qu’il n’en a l’air et qui regorge de trésors derrière son vernis naïf et un brin mélancolique face à la mort de la presse papier. Mais c’est également un film très riche sur le plan visuel, Ben Stiller développant une grammaire cinématographique complexe, épaulée par la magnifique photographie de Stuart Dryburgh (dont la carrière en dents de scie comporte tout de même L’âme des guerriers, La Leçon de piano ou plus récemment The Tempest de Julie Taymor, ainsi que le prochain Michael Mann). Tout en se dirigeant merveilleusement, il parvient toujours à isoler son personnage dans des cadres composés de façon très étrange, avec l’utilisation massive de plans larges. Une mise en scène polymorphe, les séquences très posées ancrées dans le réel trouvant un écho dans quelque chose de beaucoup plus énergique pour les séquences de rêve. En résulte un film très organique, ponctué de vrais moments de grâce (la rencontre avec Sean Penn, l’odyssée en longboard et le volcan, le requin, la séquence Space Oddity…) et tout autant porté par une bande d’acteurs assez géniale que par la composition omniprésente de Theodore Shapiro et ses acolytes. La Vie rêvée de Walter Mitty, ou quand un petit film aux apparences assez banales devient une très grande aventure lyrique et sensible autour des choix qui façonnent une existence.

FICHE FILM
 
Synopsis

Walter Mitty est un homme ordinaire, enfermé dans son quotidien, qui n’ose s’évader qu’à travers des rêves à la fois drôles et extravagants. Mais confronté à une difficulté dans sa vie professionnelle, Walter doit trouver le courage de passer à l'action dans le monde réel. Il embarque alors dans un périple incroyable, pour vivre une aventure bien plus riche que tout ce qu'il aurait pu imaginer jusqu’ici. Et qui devrait changer sa vie à jamais.