La Planète des singes : l’affrontement (Matt Reeves, 2014)

de le 12/07/2014
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Voilà une suite qui était très attendue au tournant. Située 10 ans après La Planète des Singes – Les origines, ce volet continue l’histoire de César, le leader des singes, toujours joué par Andy Serkis. Dans un monde où les humains sont en voie d’extinction, le chef simien tente d’apaiser les frictions entre les deux peuples pour éviter l’affrontement. Et pendant ce temps la performance-capture évolue, à pas de loup.

la planete des singes l'affrontement 1Nous vivons une époque passionnante au regard de l’Histoire du cinéma. Passionnante, parce que la manière de faire des films est en train d’évoluer de manière plus considérable qu’elle ne l’a jamais fait. Cette évolution; ou révolution; elle nous vient du cinéma virtuel et des nouveaux procédés de mise-en-scène issus de la performance capture, si bien exploités par des pionniers de nouvelles méthodes de réalisation comme Peter Jackson, Robert Zemeckis et évidemment James Cameron pour ne citer que ceux-là. Ce cinéma virtuel a restauré l’idée de la magie dans les salles. Les possibilités infinies induites par le photo-réalisme des images de synthèse permet une libération de l’imagination du cadre, de la lumière, du découpage, des sujets filmés et de la façon de les traiter. le « plan impossible » n’existe plus. Il n’y a plus que des « possibles ».

Et ce nouveau pouvoir extraordinaire de l’image a parfois tendance à se mélanger aux propos des films lorsqu’on en tire une analyse. Par exemple, pour comprendre de quoi parle Gravity, il est nécessaire d’expliciter sa production. Parce que l’un avec l’autre, la forme et le fond, la main dans la main.

la planete des singes l'affrontement 2

Or, il arrive que le procédé remplace tout discours critique. Un peu à la manière de la vague des premiers films comprenant des images de synthèse dans les années 90, nous sommes parfois aveuglés par le degré de qualité de certains effets au point d’oublier des carences de réalisation ou d’écriture.

La Planète des Singes – L’affrontement correspond exactement à cette problématique. Vanté par une vague de critiques unanimes, le film doit sa réussite à ses artifices, ce qui n’en fait pas un très bon film pour autant.

La franchise a donc été reprise par Matt Reeves. Intronisé dans la réalisation de films à grands budgets par J.J. Abrams pour Cloverfield, Reeves n’est pas à proprement parler un auteur ou un grand réalisateur. C’est un faiseur, un artisan. Et cela se démontre invariablement à chaque plan qui ne montre pas un personnage joué en performance capture dans le cadre. Suite de plans fixes mornes, parfois mis artificiellement en mouvement par un très lent zoom numérique, il se contente de filmer en ayant les personnages dans le cadre, semblant ne jamais se soucier de questions de profondeur de champ ou de découpage dynamique. Ses dialogues sont plans-plans, ses inserts très académiques et on n’est perturbé par aucun « regard », par aucune intention de mise-en-scène. Nous sommes face à un résultat très formaté.

la planete des singes l'affrontement 3En termes d’écriture, c’est encore pire, puisque le scénario plagie sans vergogne cet authentique navet que constituait La Bataille de La Planète des Singes (le 5ème volet de la saga d’origine), qui lui-même faisait suite à La Conquête de La Planète des Singes, magistral 4ème opus dont La Planète des Singes – Les Origines avait repris le squelette en le dépouillant de presque toute sa violence et son propos viscéral pour le remplacer par un spectacle aseptisé et gentillet.

César, libérateur conquérant, s’est retranché dans sa forêt avec une tribu de milliers de singes encore très peu évolués. Presque aucun d’entre eux ne parle et nous pouvons juste apercevoir les prémices d’une proto-culture, d’un proto-langage, le tout à des années-lumière de l’espèce dominante sensée représenter une métaphore des travers des l’espèce humaine comme l’a fait le chef d’œuvre de Schaffner avec Charlton Heston. Une petite réserve d’humains menée par Gary Oldman (qui se goinfre à tous les râteliers) doit réparer un barrage dans l’espoir de fournir de l’électricité à leur groupe, retranché dans une tour de San Francisco. Problème, le barrage est situé en plein territoire des singes, qui voient les humains comme leurs pires ennemis. Jason Clarke (Zero Dark Thirty) va donc traiter avec César une trêve pour s’assurer leur survie mutuelles. Mais les choses se corsent, évidemment, et une escalade de violence mène les deux groupes au fameux affrontement promis par le titre français ô combien ringard.

la planete des singes l'affrontement 4

Le parallélisme est mis entre les noyaux familiaux, celui de Jason Clarke avec sa famille recomposée comprenant sa femme (Keri Russell, retrouvant le réalisateur qui lui avait confié le rôle de Felicity) et son fils adolescent d’un côté, et de l’autre celui de César, avec sa femme et ses deux fils, dont un adolescent (nommé « Yeux Bleus » en référence au personnage de Charlton Heston), pris entre la haine des humains et la volonté de suivre la philosophie de son père. Le propos ne va pas beaucoup plus loin que ce rapprochement des espèces en guise de sous-thème pacifiste qui passe de très longues scènes à démontrer une haine des armes à feu, forcément bienvenue dans le cinéma américain actuel.

Il faut noter également le score très réussi de Michael Giacchino qui parvient à un véritable exploit musical en tissant un lien entre le score peu inspiré de Patrick Doyle du précédent film et la partition démentielle de Jerry Goldsmith sur le film d’origine, en ramenant les percussions et les mélodies tribales dans des thèmes classiques.

L’histoire sur le papier fonctionne et est efficace, mais ne fait que remplir le cahier des charges soigneusement en préservant les money-shots pour le troisième acte et finalement en faisant trop peu évoluer la mythologie installée par le précédent volet. Très prévisible et sage, on ne fait que suivre sur un rythme mou une montée de la violence des tribus dont les personnages à peine esquissés n’ont que quelques secondes de film pour justifier leur motivations. Alors pourquoi ? Pourquoi tant de retours si élogieux ? Parce que la performance capture a atteint un nouveau degré d’excellence, et qu’elle est portée par un acteur de génie nommé Andy Serkis.

la planete des singes l'affrontement 5Le premier plan du film commence sur un gros plan sur les yeux de César. La caméra recule jusqu’à le dévoiler sur un cheval, sous la pluie, faisant signe à son armée d’attendre avant d’attaquer. Sur le papier, rien de transcendant, à part de l’iconisme. Mais à l’image, un souci du photo-réalisme et de crédibilité qui met la mâchoire par terre. Si les armées en mouvement impressionnent moins, la palette de jeu qui se lit dans les yeux et sur les visages en CGI enterre celle du précédent film sans problèmes. C’est ce qui explique des mouvements de caméra aussi lents, un découpage aussi plan-plan : Reeves veut a tout prix montrer les visages des singes, les détails des expressions, la matière de leur peau, leur texture. Et comme il ne sait pas les mettre en mouvement de manière fluide, sa caméra reste tristement fixe. La réalité donnée par la méthode force l’empathie du spectateur et nous met forcément du côté de César, alors qu’il représente in fine la plus grande menace de l’extinction et l’asservissement de l’espèce humaine. Parce que Serkis lui donne une humanité incroyable à chaque dialogue, avec peu ou aucun mots, souvent par des dialogues muets juste sous-titrés. la moindre nuance d’émotion palpable sur ses traits fait de sa performance quelque chose de magique et fascinant. Et on ne voit que ça. En oubliant qu’on à affaire à une histoire convenue.

323899144

Lorsque arrive le troisième acte, le film se réveille soudain et prend des risques dans la mise-en-scène : plans ambitieux, longs et détaillés mettant en scène des personnages en perf-cap en décors réels de manière bien plus complexe que sur le précédent film, notamment un plan suivant Jason Clarke traversant un étage en évitant les singes massacrant des humains ou encore un plan accroché au canon d’un tank dont le contrôle est repris par les singes, le canon tournant en même temps que la caméra donnant une vue à 360 degrés d’une bataille féroce entre humains et singes. Il y a donc une poignée de séquences où le film prend vie, lorsque tout simplement, il montre ce qu’on est venu voir : les singes commencer à prendre le contrôle de la planète. Mais tout cela est timoré et encore une fois trop aseptisé pour coller à l’univers d’origine. Sabordé par un scénario limité et une réalisation molle, le film ne se sauve vraiment que par la performance de son héros et quelques plans iconiques très savoureux.

On a donc perdu le travail de complexité du précédent film en même temps qu’on a gagné le début du soulèvement promis et attendu avec ce qu’il implique de violence et un progrès fulgurant de la technique. Il faudrait maintenant réunir les qualités de l’un et de l’autre pour enfin nous montrer ce que deux prequels entiers n’auront pas su faire, à savoir : La Planète des Singes !

FICHE FILM
 
Synopsis

Une nation de plus en plus nombreuse de singes évolués, dirigée par César, est menacée par un groupe d’humains ayant survécu au virus dévastateur qui s’est répandu dix ans plus tôt.
Ils parviennent à une trêve fragile, mais de courte durée : les deux camps sont sur le point de se livrer une guerre qui décidera de l’espèce dominante sur Terre.