La Petite princesse (Alfonso Cuarón, 1995)

de le 16/01/2017
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Sorti aux USA en 1995 et dans l’anonymat le plus total, carrément privé de sortie en France, le second long métrage du mexicain Alfonso Cuarón, et son premier film américain, n’a clairement pas bénéficié de l’exposition qu’il méritait. En s’emparant du récit créé par Frances Hodgson Burnett au XIXème siècle, il signe une fable enfantine enchanteresse à la mise en scène souvent stupéfiante. Un grand film sacrifié.

la petite princesse 1Il ne faisait pas bon réaliser des longs métrages destinés au jeune public chez Warner dans les années 90. On connait le sort catastrophique réservé à l’immense Le Géant de fer, il en va de même pour La Petite princesse. Quasiment privé de toute promotion, le premier film américain d’Alfonso Cuarón, réalisé quatre ans après son tout premier long métrage Sólo con tu pareja, s’est vautré lamentablement au box office malgré des critiques élogieuses et deux nominations aux oscars (pour sa photographie et sa direction artistique, et s’étant finalement incliné face à respectivement Braveheart et Le Don du roi). Et malgré une ressortie rapide et à plus grande échelle qui s’est soldée par le même échec. A la vision de l’œuvre, difficile de comprendre pourquoi une telle merveille s’est vue traitée de la sorte. Car La Petite princesse est un film plein d’ambition qui aurait pu devenir un grand classique.

la petite princesse 2

Le film d’Alfonso Cuarón est une adaptation du roman éponyme de Frances Hodgson Burnett. Un grand classique de la littérature anglaise destinée à la jeunesse et qui s’est vu adapté des dizaines de fois au cinéma ou à la télévision. Parmi les adaptations les plus célèbres ou marquantes, citons Petite princesse de Walter Lang, sorti en 1939 avec Shirley Temple dans le rôle principal, ou encore la série animée japonaise Princesse Sarah diffusée dans les années 80. Pour Alfonso Cuarón, l’influence principale se situe dans la version de 1939. Le scénario de cette nouvelle adaptation est confié à Elizabeth Chandler (son premier scénario pour le cinéma) et Richard LaGravenese (scénariste de Sur la route de Madison et L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, mais surtout du Fisher King de Terry Gilliam dans lequel il était déjà question de magie et de fantaisie dans un réel moribond). Les auteurs vont retravailler considérablement le récit, modifier notamment son final pour un happy end plus fort en émotion, et accentuer la présence de la culture indienne jusqu’à en faire un des moteurs principaux de la narration. L’étranger, la culture de l’autre, son acceptation au sein de son propre univers pour l’enrichir toujours d’avantage, sont des thématiques dont s’abreuve La Petite princesse. Le film est une ode à l’ouverture au monde et au décloisonnement de l’être humain. Tout se résume dans les paroles inaugurales d’un père à sa fille : « toutes les filles sont des princesses ». Toutes les notions sociales, financières, physiques ou d’origines sont caduques face à cet état de fait. La simplicité et la beauté de ce propos viennent directement du roman, véritable ode à la femme comme être exceptionnel.

la petite princesse 3Et pour alimenter encore ce portrait d’enfant incroyablement riche, Alfonso Cuarón va porter une attention particulière à la présence de la fantaisie. Et ce à travers les histoires que raconte Sara. Elles lui permettent tout d’abord de s’évader pour son plaisir, puis pour créer un lien social et enfin pour s’évader d’une réalité terrible. Des histoires alimentées par les légendes indiennes et dans lesquelles s’aventure un certain prince Rama, vision tout à fait héroïque de son père. Ces histoires lui permettent de garder un lien avec un passé, le sien et celui de sa famille, mais plus globalement avec les mythes ayant forgé la civilisation humaine. Sara est ainsi tout autant une princesse qu’une passeuse d’histoires, gardiennes des légendes orales les transmettant à une nouvelle génération, à une nouvelle culture. Tout en abreuvant son propre quotidien, comme quand elle reproduit dans son grenier le cercle au sol permettant de protéger Rama. A travers des transitions incroyables et une mise en scène toujours pleine d’inventivité, Alfonso Cuarón fait pénétrer la fantaisie dans un quotidien réel de plus en plus sombre. Ainsi, dans sa forme et dans son discours, son cinéma n’a jamais été aussi proche de celui d’un Guillermo del Toro par exemple, et c’est à la vision de La Petite princesse que son choix pour mettre en scène Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban parait évident.

la petite princesse 4

Le réalisateur mexicain s’abreuve d’une iconographie indienne (le prince Rama, référence au héros du Rāmāyana, et son compagnon Hanuman, le dieu singe, qui s’invite dans le réel pour que Sara finisse par échapper à sa condition d’esclave) tout autant que du cinéma du duo Powell & Pressburger, notamment dans son utilisation de la couleur. Alfonso Cuarón signait là son film le plus féérique, sublimant les incroyables décors de Bo Welch (Batman le défi, Edward aux mains d’argent, Men in Black) avec l’apport non négligeable d’un certain Emmanuel Lubezki à la photographie. Ce dernier compose des lumières qui traduisent littéralement par l’image la sensation du conte de fées. Et bien que le film s’adresse en premier lieu à un jeune public, Alfonso Cuarón lui montre tout le respect nécessaire à travers sa mise en scène et son découpage, d’une précision et d’une inventivité déjà phénoménales. A l’image d’une séquence complètement dingue opposant Sara à Miss Minchin et dans laquelle s’opère une inversion de pouvoir simplement par la mise en scène : un champ-contrechamp doublé d’une opposition de mouvements de caméra donnant la sensation que Sara devient immense tandis que Miss Minchin s’écrase. Ce mode de narration purement visuel, et donc cinématographique, doublé d’un solide récit faisant la part belle à l’immense pouvoir des contes pour affronter le réel (thème fondamental cher aux artistes latins qu’on retrouve jusque dans le récent Quelques minutes après minuit), finit d’imposer La Petite princesse comme une œuvre fondamentale des années 90, pourtant oubliée depuis.

la petite princesse 5Le film regorge de belles idées et traite ses différents sujets avec rigueur, sans prendre le jeune public pour ce qu’il n’est pas. Ainsi, quand il va filmer la guerre, il le fait frontalement, sans rien en cacher. Il se montre d’une douceur et d’une justesse remarquables lorsqu’il s’agit d’aborder la relation si forte entre un père et sa fille, et génère quelque chose de véritablement revigorant à travers le personnage de Sara, sorte de concentré de toute la bonté du monde. En résulte un film hautement positif et stimulant, en plus d’être loin d’être bête et de prôner à la fois l’ouverture à l’autre (la relation magnifique et immédiate entre Sara et becky) et les bienfaits de la stimulation de l’imaginaire. Voilà un film qui n’a pas eu le destin qu’il méritait, et c’est bien dommage.

FICHE FILM
 
Synopsis

Tandis que son père s'engage dans l'armée britannique pour lutter contre les allemands durant la Première guerre mondiale, Sara est envoyée dans un internat à New York. Sur place, elle entretient des relations très tumultueuses avec la sévère directrice qui voit d'un mauvais oeil les rêves de princesses de la jeune fille.