La Niña de fuego (Carlos Vermut, 2014)

de le 02/08/2015
 
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Dans l’ombre du magistral La Isla Minima aux derniers Goyas se trouvait un film particulier. Magical Girl, en référence aux héroïnes d’animes japonais, ou La Niña de fuego chez nous. Une référence musicale, comme pour « Balada triste de trompeta« , pour un film qui porte en lui les stigmates d’une Espagne saignée à blanc. Un film parcouru par un fantastique invisible, qui joue admirablement du hors champ, porté par une actrice absolument exceptionnelle : Bárbara Lennie.

La Nina de Fuego 1Dans le « cinéma de genre espagnol », qui hors des frontières de l’Espagne se limite généralement à du polar ou du film d’horreur, La Niña de fuego vient occuper une place assez spéciale, dans la mesure ou le film est avant toute chose un grand drame. La magie y est présente, mais en arrière plan, comme pour enrober le récit d’un voile de mystère. C’est par ailleurs une des grandes forces du second long métrage de Carlos Vermut. Il ne cherche pas à prendre le spectateur par la main et va ménager d’importantes zones d’ombre, comme autant de fantasmes à explorer. Le traitement est froid, glacial même. Pas de musique, si ce n’est quelques chansons intradiégétiques, une noirceur absolue jusque dans un final tétanisant, des cadres rigides qui cloisonnent les personnages dans une existence terrible. A quelques éléments près, on verrait presque en Carlos Vermut une sorte de Michael Haneke espagnol.

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Pourtant, si le traitement visuel de la chose rapprocherait ce cinéma de celui de l’allemand, il n’en est rien au niveau de la narration. Dans sa construction, La Niña de fuego est bien ancré dans un style latin, et lorgne plutôt du côté des Amours chiennes d’Alejandro González Iñárritu, autre œuvre radicale qui n’avait pas peur du sordide. Nous sommes donc face à une sorte de « film choral », dans la mesure où des intrigues démarrent au moment où des personnages de lignes narratives distinctes se croisent au hasard. Carlos Vermut n’en fait pas des tonnes, ne multiplie pas les allers-retours entre les différents protagonistes, et se concentre sur 3 personnages. 3 mondes qui cohabitent au sein d’un même pays mais qui ne partagent pas la même existence. Un professeur au chômage, une femme au passé trouble, à l’existence faite de violences et de rejet, et un second professeur sorti de prison. 3 univers qui vont se télescoper, chacun contaminant l’autre de la pire des façons. Il y a quelque chose de terrifiant dans le regard de Carlos Vermut, qui joue avec l’empathie du spectateur, avec un certain sadisme. Ainsi, le personnage qui semble immédiatement attachant deviendra une ordure. Il garde toutefois une forte empathie pour les victimes, malgré son traitement presque dénué d’émotions.

La Nina de Fuego 3Il cherche une forme d’émotion pure et jamais appuyée, naissant simplement d’une succession d’évènements souvent hors du cadre. Un véritable jeu de cinéaste qui fait le choix de ne pas montrer l’horreur, ou avec parcimonie. Alors qu’il pourrait tomber dans un voyeurisme sordide et dégueulasse, étant donné ce qui se déroule dans la vie de ces personnages. Cette retenue s’explique finalement car son objectif n’est pas là. Il cherche à bâtir un drame, fortement ancré dans une réalité sociale difficile, dans lequel la survie et l’amour dépassent la notion de morale. Ne s’en soucient même pas. Des hommes et des femmes plutôt « ordinaires », face à des situations assez extraordinaires, vont mettre tout en œuvre pour dépasser le cadre moral en suivant la noblesse de leur objectif premier. Il insuffle même quelque chose de très spirituel aux divers agissements de ses personnages, en les poussant vers une forme de repentir. Un dernier acte fort pour sauver l’image d’un père, pour sauver un couple ou tout simplement pour coller à un code d’honneur.

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En résultent des séquences à la fois sobres et très fortes. Car les divers enjeux sont évidemment très importants. Des destins brisés par des convictions dont la noblesse n’a d’égal que le caractère extrême. La Niña de fuego voit ces personnages sombrer peu à peu dans le chaos, tandis que résonne en permanence la douceur de ses premières minutes et le tour de magie d’une enfant pas comme les autres. Carlos Vermut dresse le portrait d’une société qui brise ses individus, d’une façon ou d’une autre, des plus pauvres aux plus riches avec la même cruauté. C’est avant toute chose un constat tragique et méthodique, dont le cœur se calque sur cette mise en scène froide et implacable, ainsi que sur ce choix de ne pas laisser de place à une morale simpliste. Chaque acte est à la fois horrible et noble, selon les motivations qui l’emportent. Et c’est bien cet aspect troublant qui fait de La Niña de fuego une œuvre assez singulière, pas nécessairement sympathique mais qui possède un important pouvoir de fascination. Un pouvoir qui se prolonge jusque dans les zones obscures de son récit, que le spectateur devra faire l’effort d’explorer par lui-même afin, peut-être, de trouver une explication qui lui conviendra pour justifier certains agissements des personnages. Un beau pari, porté par un trio d’acteurs absolument formidables et notamment Bárbara Lennie, impressionnante d’intensité.

FICHE FILM
 
Synopsis

Bárbara est une belle femme vénéneuse et psychologiquement instable, que son mari tente de contenir. Damiàn n’ose pas sortir de prison de peur de la revoir. Luis veut la faire chanter mais ne réalise pas encore qu’il joue avec le feu. Le trio se retrouve plongé dans un tourbillon de tromperies où la lutte entre la raison et la passion tourne à la guerre des nerfs…