La Maison au toit rouge (Yoji Yamada, 2014)

de le 30/11/2014
 
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Présenté en compétition au festival Kintoayo, et déjà récompensé à la 82ème Berlinale par le prix d’interprétation féminine, le nouveau long métrage de Yôji Yamada, adapté du roman de Kyôko Nakajima, est un mélodrame qui restitue les fastes du cinéma Japonais d’autrefois, en même temps qu’il tisse un poignant portrait de femme.

La maison au toit rouge 1La Maison au toit rouge débute à travers les yeux de Takeshi (Satoshi Tsumabuki, vu dans l’adaptation de GTO), un étudiant venu demander à sa tante Taki (Chieko Bashô, une habituée de la série des Tora San sur lequel officia Yamada), de lui raconter ses souvenirs de jeunesse dans le cadre d’un travail universitaire. S’ensuit le récit de Taki (Haru Kuroki, entendu en Yuki dans Les enfants loups), en tant que bonne au sein de la famille Hirai dont le père (Takatarô Kataoka vu dans Empire du soleil), s’occupe d’une fabrique de jouets, de 1936, jusqu’à la seconde guerre mondiale. Une narration sur deux époques, qui permet de créer un décalage subtil entre les souvenirs subjectifs joyeux de Taki, et le difficile contexte socio-politique de l’époque que lui rappelle son neveu. À travers le point de vue de la vieille dame, le cinéaste va légitimer son approche cinégénique.

La Maison au toit rouge 2

Le contexte des années 30 et 40 donne lieu à une reconstitution visuelle du cinéma Japonais de ces années-là, en particulier celui de Yazujirô Ozu. Aidé de son chef opérateur Masashi Chakamori, le réalisateur du samouraï du crépuscule, reprend le travail sur la profondeur de champ, le « cadre dans le cadre », « l’horizontalité intérieure » et le rendu Agfa color qu’affectionnait le réalisateur de Fleurs d’équinoxe. Une reproduction qui s’invite jusqu’à la couleur du titre. Loin de se limiter à ce cinéaste, dont il s’éloigne à travers une approche beaucoup plus frontalement émotionnelle, Yamada ressuscite l’aspect « artificiel » des productions de l’Age d’or du cinéma japonais, à travers les extérieurs, dont une maquette que n’aurait pas renié Eiji Tsuburaya. Le cinéaste évite le piège du pastiche grâce à l’adéquation de cette approche cinégénique avec le ressenti nostalgique de son héroïne. Le film se permet même quelques entorses « modernistes « (cadrage déambulé, plan séquence caméra à l’épaule) lors de passages clés. Inscrit dans le genre du « Shomin-Geki » (mélodrame autour des classes moyennes), La Maison au toit rouge joue de façon malicieuse avec les codes du genre (la déclaration amoureuse, à travers des éclairs) sans jamais tomber dans le cynisme. L’affection et la sincérité du cinéaste et son équipe envers le Shomin-Geki imprègne l’écran à travers son romantisme assumé.

THE LITTLE HOUSEUne profession de foi que l’on retrouve aussi dans la très belle partition de Joe Hisaishi. La Maison au toit rouge bénéficie d’excellents interprètes, qui parviennent à rendre leurs personnages émouvants en étant toujours le plus juste dans leurs réactions. Le classicisme narratif qui voit la formation d’un triangle amoureux impossible entre Taki, Mme Tokiko Hirai (Takako Matsu de Confessions) et le dessinateur Itakura (Hidetaka Yoshioka vu dans Après la pluie), cache un sous texte thématique beaucoup plus subtil qu’il n’y parait. La position de la femme dans la société Japonaise de l’époque, la lutte des classes, l’exploitation des plus faibles, le fanatisme politique, le refus de voir son monde – et les privilèges qui en découlent – s’écrouler… Autant d’éléments qui finissent d’appuyer la dimension tragique voir subversive d’un récit qui de prime abord semble avant tout un hommage à un cinéma disparu.

La Maison au toit rouge 4

Cette représentation de toutes les strates de la société, à travers la « cellule » d’une maison, n’est pas sans évoquer fortement le méconnu « Heureux mortels » de David Lean. Le très beau long métrage de 1944, dans lequel le futur cinéaste de Lawrence d’Arabie décrivait avec beaucoup plus de pessimisme que son apparence le suggérait, le quotidien d’une famille fortunée de la classe moyenne des faubourgs de Londres dans l’entre deux guerres. D’autant qu’à l’instar du cinéaste anglais, Yamada parvient à tenir en haleine son spectateur durant plus de deux heures dans une maison. Une approche similaire qui finit d’appuyer la dimension singulière et universelle de La maison au toit rouge.

Œuvre faussement nostalgique, qui convoque le passé de tout un pan de cinéma pour mieux en souligner la modernité, La Maison au toit rouge est une œuvre humble, sincère, dont l’émouvante démarche de transmission cinématographique reste gravée longtemps après le générique de fin.

FICHE FILM
 
Synopsis

Japon, 1936. Taki quitte sa campagne natale pour travailler comme bonne dans une petite maison bourgeoise en banlieue de Tokyo. C'est le paisible foyer de Tokiko, son mari Masaki et leur fils de 6 ans. Mais quand Ikatura, le nouveau collègue de Masaki, rentre dans leurs vies, Tokiko est irrésistiblement attirée par ce jeune homme délicat, et Taki devient le témoin de leur amour clandestin. Alors que la guerre éclate, elle devra prendre une terrible décision.
Soixante ans plus tard, à la mort de Taki, son petit neveu Takeshi trouve dans ses affaires une enveloppe scellée qui contient une lettre. Il découvre alors la vérité sur ce secret si longtemps gardé.