La Grande Bellezza (Paolo Sorrentino, 2013)

de le 25/05/2013
 
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Bien loin du cynisme qu’on lui prête, La Grande Bellezza est un portrait immersif de la capitale italienne : belle mais écrasée par sa propre grandeur. Avec l’aide de Toni Servillo en écrivain qui s’interroge sur la futilité de sa vie, le cinéaste accomplit une belle œuvre spirituelle où le grossier fait partie intégrante d’un monde qu’il aime détester.

Après les affreux Il Divo et This must be the Place, il y avait tout à craindre du nouveau film de Paolo Sorrentino. Néanmoins, il est une chose qu’on ne peut lui enlever. Il accorde même aux misérables la beauté plastique de ses images. Quand une frange du cinéma social clame à qui veut l’entendre que le contenu doit dépasser le contenant, que la beauté plastique et la maestria des mouvements d’appareils sont l’apanage d’un cinéma bourgeois, Sorrentino fait partie de ces cinéastes bien plus égalitaire où le regard entre le beau et le sordide a droit à la même sidération. Le problème jusque là, c’est que ses films tombaient dans le grotesque, voire le sordide. Avec La Grande Bellezza, il entame une exploration de la Rome d’aujourd’hui. On a beaucoup rapproché (et souvent pour en dire du mal) ce film de Fellini. Pourquoi pas. Sauf que Fellini construisait du carton-pâte pour refaçonner ses univers fantasmés. Quand il filmait un embouteillage devant le Colisée dans Fellini Roma, il reproduisait sur un fond le décor de la ville. Sorrentino fait plus ou moins le procédé inverse. Il se sert du trop plein de la ville au naturel et tente de lui offrir de la respiration. Il y a toutes ces vieilles pierres, ces mondanités, cette luxure savamment éclairée. Et là tout revient sur un pied d’égalité : futile, vital, sincérité et hypocrisie.

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Contrairement à ce qu’on pouvait craindre, Sorrentino ne regarde pas avec cynisme ses personnages. Il dresse avec désolation le portrait d’une ville – et d’un pays – à l’agonie. « Tout ce qui m’entoure ne cesse de mourir » se désole Jap, le héros mondain du film. Il est un écrivain à la gloire passée, et soudainement, il se retourne sur sa vie. La facilité aurait été de lui offrir une rédemption pour le laver de toute souillure, dans un grand geste de Pardon chrétien. Sorrentino fait mieux que ça, il l’accable de nostalgie, il le met en face de ses contradictions pour en faire une figure magnifique de l’Italie. Il faut voir comme il cerne bien la capitale, telle qu’elle est en vrai et telle que la fantasme cette caste des nuits alcoolisées qui se prend pour un salon littéraire de Madame de Montpensier ou de Maintenon. Pourtant bien conscient de leur futilité, ils se prennent pour des héritiers des Lumières (au sens des philosophes) tout en se remettant en question. Jap parcours la ville, de nuit comme de jour, aux sons de John Tavener et de Gorecki, le tout accompagné de grands travellings avant ou aériens. Cette débauche d’esthétique n’a pas que pour but d’en mettre plein la vue. Elle permet surtout de comprendre l’attachement schizophrène qu’ont ces personnages qui geignent de vouloir partir pour mieux rester. Les visages et les statues sont filmés pareil. Non pas que Sorrentino les réduise à des blocs froids mais il illustre l’immobilisme dramatique et romantique dans lequel ces privilégiés se complaisent. L’humour et la cruauté utilisés ne tiennent qu’à notre appréciation de ce qu’est la vulgarité. Si on comprend ces personnages, il n’y a plus d’humour ; il ne reste que des personnes en quête d’un paraître honorable. De plus, chaque personnage a sa chance. On aurait aimé en voir plus de cet homme qui perd sa compagne après 35 ans de vie commune et qui se rend compte qu’elle continuait d’aimer son amour d’antan ; ou cette mère qui ne sait plus comment aider son fils dérangé mentalement mais qui sauve les apparences en public.

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Il faut se rendre compte de la situation de Rome aujourd’hui. La dette de la ville explose, elle est mal gérée, mal desservie, le Colisée s’effrite dangereusement. L’Italie parvient difficilement à se défaire de son glorieux passé, ses valeurs chrétiennes s’étiolent dans un bain de luxure qui ne les rendent même pas heureux. Il est est de même pour Jap. Il se cherche, lui l’homme à la vie décousue, sans femme, ni enfant. Il fait une démonstration de civilité mais envoie subtilement paitre tout le monde. Il n’est pas un punk, comme le pathétique personnage de Sean Penn dans This Must Be the Place, ni un aigri sans cœur. Au contraire, c’est en se détachant du monde, en jouant au misanthrope (de son propre aveu) qu’il retrouve une lucidité. Sauf qu’il est comme les autres, il reste, il explore et trouve une forme de paix intérieure. La Grande Bellezza est une quête de la beauté, de l’ordre de celle qui est inaccessible. Pendant une soirée chez lui, Jap dit à une convive regardant les invités faire le petit train : « c’est le plus beau train d’Italie. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il ne va nulle part ». Son sourire en coin ne doit pas être pris pour du dédain. Dans le plan suivant, il prend la tête de ce petit train. Il est un wagon de ce grand tout qu’est Rome. La magnificence de ses statues, la puissance métaphysique de ses alcôves, la chaleur de ses rayons du soleil, rien de tout cela ne suffit à combler des âmes perdues. Et ces hommes et ces femmes là ne sont ni pires, ni meilleurs que nous. Alors pourquoi les regarderait-on avec mépris ? Sorrentino – qui à l’évidence s’incarne dans le rôle de Toni Servillo – s’inclue à cette grande fête pailletée. Il ne filme pas l’euphorie, il montre la gueule de bois permanente que vit la ville. Le réalisateur aurait pu piquer le titre du dernier film de son compatriote Bellocchio : la belle endormie. Un paradoxe pour des gens qui restent éveillés toute la nuit.

FICHE FILM
 
Synopsis

Rome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre foudroyé par tant de beauté. Jep Gamberdella – un bel homme au charme irrésistible malgré les premiers signes de la vieillesse –, jouit des mondanités de la ville. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille et sa compagnie recherchée. Journaliste à succès, séducteur impénitent, il a écrit dans sa jeunesse un roman qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain frustré : il cache son désarroi derrière une attitude cynique et désabusée qui l’amène à poser sur le monde un regard d’une amère lucidité. Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes où se met à nu « l’appareil humain » – c’est le titre de son roman – et se joue la comédie du néant. Revenu de tout, Jep rêve parfois de se remettre à écrire, traversé par les souvenirs d’un amour de jeunesse auquel il se raccroche, mais y parviendra-t-il ? Surmontera-t-il son profond dégoût de lui-même et des autres dans une ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant…