La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (Joann Sfar, 2015)

de le 07/08/2015
 
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Celui qui se plait à répéter en interview qu’il n’est « qu’un simple dessinateur de bandes dessinées » va devoir changer de disque. Car en trois long métrages, il est bel et bien devenu un cinéaste, et pas un des pires. Avec La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, et son titre à rallonge qui permet aux canards ciné de gagner quelques signes et de limiter encore leur approche critique, il élève tout à coup le niveau du thriller made in France vers des sommets que le genre n’a plus vraiment l’habitude de parcourir. Ce n’est pas tant une surprise, étant donné ce qu’il proposait déjà dans son Gainsbourg, vie héroïque, mais c’est un plaisir immense que de voir une telle envie de cinéma sur grand écran.

la dame dans l'autoAvant le film de Joann Sfar, il y a eu le film d’Anatole Litvak, avec Samantha Eggar et Oliver Reed, en 1970. Et encore avant, il y avait La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, un roman exceptionnel de Sébastien Japrisot, immense auteur qui a permis au cinéma français d’y puiser Le Passager de la pluie, L’été meurtrier ou Un Long dimanche de fiançailles. Des films importants, chacun à leur manière. Il y a chez Japrisot un fascinant goût pour le mystère et pour les héroïnes troubles, paumées, au seuil de la folie et brisant la prison mentale qui constituait leur univers. C’est probablement ce qui a séduit Joann Sfar pour accepter de mettre en scène cette histoire dont il n’est pas l’auteur. Une héroïne qui renvoie immédiatement à tout un pan, béni, du cinéma américain des années 70.

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Et il en fait une œuvre hybride, qui navigue entre les genres avec une facilité déconcertante. On pourrait être chez Chabrol, Lynch ou Hitchcock (ou son héritier De Palma), ou parfois peut-être chez Meir Zarchi. Mais de la même manière que quand on est chez Tarantino, on n’est ni chez Ringo Lam, ni chez Godard, ni chez Corbucci, avec La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil on est surtout chez Joann Sfar. A savoir quelqu’un qui sait raconter une histoire, qui sait très bien la raconter, et surtout qui sait très bien la raconter avec des images. Les mots ne sont finalement dans ce film que du détail, des ponctuations ou des souvenirs (de cinéma par exemple, « J’ai jamais vu la mer » pourrait très bien être la réplique culte d’un film de la nouvelle vague). Ils ne racontent pas l’histoire, ils l’étoffent, ils apportent de la matière aux personnages. Joann Sfar est avant tout un maître de l’image, la « simplicité » de son trait en bande dessinée le prouve depuis des années, la sophistication de sa mise en scène au cinéma le confirme de la plus belle des manières. On pourrait n’y voir qu’un beau, voire magnifique parfois, livre d’images. Sauf que tous les outils de cinéma déployés ici, et ils sont nombreux, n’ont pour unique but que de raconter une histoire. De la mise en scène, de la vraie mise en scène, cette chose étrange devenue presque tabou dans le cinéma français. A tel point que quiconque s’y frotte se voit taxé de « formaliste ». Et bien non, le travail effectué par Joann Sfar et Manu Dacosse, c’est tout simplement du cinéma.

la dame dans l'autoCes inserts presque subliminaux, ces surimpressions d’images, le recours au split-screen, le ralenti… rien n’est utilisé pour faire de la belle image pour de la belle image. Chaque élément de langage cinématographique apporte de la matière au récit et fait progresser la narration. D’ailleurs, La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil est une franche réussite en terme de découpage, mais également au niveau du montage, souvent virtuose. Avec toujours en ligne de mire la volonté de positionner le spectateur dans la tête de l’héroïne qui sombre peu à peu dans la folie. Évidemment, le dispositif est connu. Mais il a fait ses preuves et Joann Sfar montre avant tout qu’il l’a parfaitement assimilé. Ainsi, le récit à priori assez simple s’enrobe peu à peu de mystère et de folie, jusqu’à une perte de repère quasi totale. Le plus beau, c’est que ça fonctionne admirablement et qu’on se laisse cueillir tout naturellement par la résolution de l’intrigue. Il s’agit pourtant d’un « twist » hautement casse-gueule, et qui devant la caméra d’un tocard aurait pu sombrer dans le ridicule.

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Au lieu de cela, La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil se montre brillamment manipulateur. Il s’agit d’un film qui entretient un dialogue constant avec le spectateur, dans un rapport logiquement organique via le dispositif de mise en scène. Ainsi, le film parvient à créer de l’émotion véritable. Une émotion qui nait autant de la beauté subjuguante de ces images hautement fétichistes, que du talent complètement fou de Freya Mavor. L’actrice, qui jouait Mini McGuinness dans la série Skins, est impressionnante d’un bout à l’autre. Lorsqu’elle change de lunettes, ou qu’elle les enlève, elle semble jouer deux rôles distincts, de la secrétaire naïve à la bourgeoise sure d’elle. Et même si Joann Sfar a un peu trop tendance à la filmer comme un objet sexuel, cela peut se justifier par le point de vue de Dany qui oscille entre réalité et fantaisie, développant une sorte de caractère schizophrène pour assouvir sa soif d’émancipation. Le personnage semble parfois tout droit sorti d’un rape & revenge, passant du statut de victime d’une violence psychologique et mentale à celui de maitresse de son existence. La violence est la plupart du temps frontale, dure, mais toujours belle. Et de cette odyssée lynchéenne, jouant sur la figure du double, finit par naître un incroyable personnage de cinéma. Un papillon sorti de son cocon à coups de pompes dans la gueule. Joann Sfar traduit parfaitement l’évolution mentale de Dany et la tentation du dédoublement de personnalité par un jeu sur le montage. Et par le fétichisme de ses cadres, en fait une icône hors du temps.

La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil 5Et si ce personnage est si beau, c’est que ses objectifs sont à la fois simples et purs. Dans un monde où tous les personnages qu’elle croise (essentiellement des hommes, qui à chaque fois verront leur masculinité mise à mal) jouent un double jeu de manipulation, elle n’a pour seul et unique but que de voir la mer, sur un coup de tête. Elle ressemblerait presque à un personnage de conte. A la fois simple et alambiquée par le jeu narratif, son histoire est avant tout très efficace, sublimée autant par l’élégance extrême de cette mise en scène, des choix de casting judicieux (Benjamin Biolay génial, Stacy Martin qui pourrait sortir d’un film de la Hammer), une bande son extraordinaire, et une photographie belle à se damner. Manu Dacosse fait encore des miracles, comme pour Hélène Cattet et Bruno Forzani ou Fabrice Du Welz, avec des images complexes, des cadres très sophistiqués et une lumière magnifique (la séquence de conduite de nuit est un exemple des miracles accomplis). La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil permet ce grand plaisir de spectateur de se délecter d’un beau moment de cinéma et d’être franchement surpris, chose de plus en plus rare. Joann Sfar est bel et bien devenu un cinéaste, avec une liberté de création qui lui permet d’accoucher d’un des plus beaux thrillers de l’année.

FICHE FILM
 
Synopsis

Elle est la plus rousse, la plus myope, la plus sentimentale, la plus menteuse, la plus vraie, la plus déroutante, la plus obstinée, la plus inquiétante des héroïnes. La dame dans l’auto n’a jamais vu la mer, elle fuit la police et se répète sans cesse qu’elle n’est pas folle… Pourtant…