La Colère d’un homme patient (Raúl Arévalo, 2016)

de le 23/01/2017
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

L’acteur Raúl Arévalo, un des rôles principaux de La Isla Minima, passe pour la première fois derrière la caméra. Avec La Colère d’un homme patient, présenté à la dernière Mostra de Venise d’où il est reparti avec le prix de la meilleure actrice pour Ruth Díaz, et nommé dans 11 catégories pour les prochains Goya en Espagne, il signe un film de vengeance désespéré et sans détour, nouvelle preuve de la vitalité incroyable du cinéma espagnol dans le thriller.

la colere d'un homme patient 1Raúl Arévalo est depuis le début des années 2000 dans quelques bons coups du cinéma espagnol. On l’a vu dans Même la pluie, Los girasoles ciegos, Gordos (qui lui a fait remporté le Goya du meilleur acteur en 2010), et plus récemment dans l’excellent La Isla Minima où il partageait l’affiche avec Javier Gutiérrez. En 2007 il rencontre David Pulido, un psychologue avec qui il commence à discuter d’une idée de long métrage abordant le thème de la vengeance. Près de 10 ans et une dizaine de versions du scénario plus tard, les deux hommes signent La Colère d’un homme patient, un thriller de haut vol dans la plus pure tradition d’un cinéma énervé des années 70. Un récit assez simple qui ne s’embarrasse pas de détails superflus, conserve un léger effet de surprise dans le dernier acte pour redynamiser la narration et va finalement assez droit au but. Sa grande force, outre une mise en scène plutôt inspiré, réside dans l’écriture de son personnage principal et son rapport au deuil dont il ne peut sortir qu’une fois sa mission vengeresse accomplie.

la colere d'un homme patient 2

Interprété par le formidable Antonio de la Torre (le clown explosif Sergio dans Balada Triste, entre autres), le personnage principal José est fascinant dans la mesure où il apparait d’abord comme un personnage assez flou et surtout faible. En aucun cas il n’est possible d’anticiper son comportement. L’étude psychologique et comportementale est absolument brillante, le plan de la vengeance est d’une efficacité et d’une cruauté qui font froid dans le dos. Il y a quelque chose de très impressionnant dans le rapport que tisse Raúl Arévalo entre le personnage de José et le spectateur. Une relation d’amour-haine très déstabilisante. Il est d’abord repoussant, sorte de stalker pas très aimable, puis attachant en sorte d’amoureux transi, pour ensuite faire de la peine quand il se fait gentiment démolir la gueule avant de devenir effrayant par la froideur lucide et implacable de ses actes. Un personnage complexe donc, qui évolue considérablement à l’image tout en restant intimement fidèle à ses convictions et qui ne dévie jamais de la trajectoire donnée par son froid dessein. Soit une véritable proposition de cinéma, ses outils permettant un mouvement dans le point de vue du spectateur sur un personnage. La proposition cinématographique est par ailleurs multiple, et La Colère d’un homme patient apporte un vent de fraicheur et de liberté assez inédit, y compris au sein de la production espagnole, déjà passablement débridée côté thriller.

la colere d'un homme patient 3Tout simplement car Raúl Arévalo a bel et bien bénéficié d’une liberté totale pour traiter cette histoire, et qu’il est clairement influencé par le cinéma libre et sauvage des années 70, de Sam Peckinpah et Carlos Saura. En résulte un véritable « film de genre » qui creuse son propre sillon. Passée une introduction physiquement éprouvante, l’action sera réduite au strict minimum, Raúl Arévalo préférant aménager d’imposantes séquences de tension. Par sa mise en scène et son découpage plus que par le récit lui-même. En plein milieu du film, il vient inclure une séquence étonnante dans un club de boxe, qui semble provenir d’un film des frères Coen et qui s’appuie sur quelques minutes géniales signées Manolo Solo. Mais surtout, il analyse brillamment la démarche totalement irrationnelle et pourtant si logique d’un homme brisé, psychologiquement physiquement, qui n’a plus que sa vengeance pour le garder en vie.

la colere d'un homme patient 4

Pour mettre en scène cette vengeance, mais également cette véritable descente aux enfers qui parfois n’est pas sans rappeler un certain Taxi Driver, Raúl Arévalo fait le choix risqué d’un tournage en 16mm. Cela donne à l’image un aspect rugueux en accord avec son récit et lui permet une certaine liberté de mouvement. Tourné caméra à l’épaule, La Colère d’un homme patient bénéficie ainsi d’une mise en scène à l’énergie, celle d’une forme de désespoir, et de l’utilisation d’effets percutants à l’image de ces zooms sur le visage d’Antonio de la Torre, très impressionnant dans sa prestation, et face au tout aussi talentueux Luis Callejo. La révélation du film se nomme Ruth Díaz, actrice tournant essentiellement à la TV et qui brillait déjà dans Les Disparus de Paco Cabezas, bouleversante dans la peau de cette femme tiraillée entre deux destins peu enviables. Le film étonne jusque dans son dernier acte, avec un final assez inattendu et plutôt courageux, mais en totale cohérence avec l’écriture du personnage de José. Thriller atmosphérique clairement en marge de la production actuelle, imbibé d’un état d’esprit sauvage des 70’s qui fait plaisir à voir (Les Chiens de paille plane en ombre protectrice malgré un sujet qui n’a rien à voir), La Colère d’un homme patient s’impose par ses choix comme un des meilleurs premiers films proposés par le cinéma espagnol ces dernières années et marque la naissance d’une carrière de cinéaste pour l’acteur Raúl Arévalo. Un cinéaste qui a la manière et qui a des choses à dire sur un certain état de délabrement de son pays, de sa ruralité à ses petites villes, sans accentuer l’aspect « social » de son récit mais en l’infusant à un pur thriller.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un homme attend huit ans pour se venger d'un crime que tout le monde a oublié.