La Belle et la bête (Christophe Gans, 2014)

de le 13/02/2014
 
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En bon réalisateur qui prend son temps, et après de multiples projets avortés, Christophe Gans retrouve Vincent Cassel pour cette nouvelle adaptation du conte ancestral. La Belle et la bête version 2014 s’éloigne autant du chef d’œuvre de Jean Cocteau que de celle de Walt Disney pour proposer une vision très personnelle, audacieuse, d’une sincérité presque désarmante et qui renoue avec un cinéma à l’ambition démesurée et au romanesque assumé du début à la fin. Un film qui ne manque pas de défauts mais qui s’impose comme une expérience magnifique.

la belle et la bete 1Vénérant le film de Cocteau, auquel il évite judicieusement de se frotter, Christophe Gans a fait le choix intelligent de revenir à l’origine du conte, et plus particulièrement à la première version imprimée en France et signée Gabrielle-Suzanne de Villeneuve au XVIIIème siècle. Une façon de renouer avec une certaine tradition du cinéma féérique, du côté des Portes de la nuit, des Visiteurs du soir ou de La Fiancée des ténèbres, tout en s’inscrivant dans une vague mondiale, les contes ayant signé un retour plus ou moins heureux sur les écrans (Blanche-Neige, Blanche Neige et le chasseur, Le Monde fantastique d’Oz, Blancanieves, Maléfique…). L’ambition première est limpide : proposer un spectacle populaire adressé au plus large des publics. Soit le choix délibéré de se mettre immédiatement à dos l’ensemble de la presse cynique, qui n’a de toute façon jamais été très tendre avec Christophe Gans, toujours plus habile pour l’image que pour la direction d’acteurs.

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Cet angle d’attaque, tourné à 200% dans la direction du grand public, peut déstabiliser tant cela donne naissance à un film nettement en marge de toute la production cinématographique française, à quelques exceptions près. La Belle et la bête version 2014 n’est pas la proposition artistique d’un Cocteau qui mettait Jean Marais au centre et truffait son expérience de zones d’ombre, mais un conte pur et dur, très premier degré dans l’idée et dont les thématiques sous-terraines reviennent à des valeurs universelles vieilles comme le monde. Le récit n’est ni plus ni moins que le double cheminement d’une jeune fille devenant femme et d’une rédemption amoureuse, le tout saupoudré d’une vaste réflexion animiste. Tous les ingrédients du conte sont présents, avec une véritable mise en abyme purement littéraire (le film s’ouvre sur les mots d’une narratrice et le « il était une fois » pour se fermer définitivement sur le « ils vécurent heureux » en toutes lettres pendant le générique). Pour cela, Christophe Gans adopte le point de vue narratif auquel il s’était frotté sur Crying Freeman, film avec lequel La Belle et la bête entretient d’innombrables liens, à savoir un point de vue purement féminin, celui de Belle, au centre de toutes les attentions. Il en fait une véritable héroïne de conte de fées, autant dans son parcours spirituel que dans la cruauté dont elle peut être victime, mais toujours avec une poésie de chaque instant pour désamorcer l’horreur. Il fait par ailleurs le choix délibéré d’expurger de son film toute connotation sexuelle pour se concentrer sur la pureté des sentiments, suffisamment complexes pour ne pas venir les brouiller de notions simplement charnelles inutiles à souligner.

la belle et la bete 3La Belle et la bête fait donc le pari du conte premier degré, jusqu’au bout, sans jamais sacrifier son propos à un post-modernisme malvenu. En résulte ce qui est indiscutablement le meilleur film de son auteur, qui une nouvelle fois régurgite d’innombrables influences venues des quatre coins du globe, toujours parfaitement digérées et créant une mythologie propre à son film. Certaines séquences du Pacte des loups et de Silent Hill l’annonçaient, La Belle et la bête confirme que le romantisme du cinéma de Christophe Gans est intimement lié à une imagerie gothique ainsi qu’à un traitement expressionniste. Sans grande surprise, son film est d’une beauté inouïe, sorte d’architecture picturale de formes et de couleurs trouvant une harmonie parfaite dans la composition de plans d’une complexité sidérante. S’il est toujours plus maîtrisé et ambitieux, le cinéma de Christophe Gans reste fidèle à lui-même, à savoir qu’il s’agit d’un cinéma de l’image et de l’image seulement, reléguant les partitions des acteurs, parfois très peu justes et empesées de dialogues mal écrits, aux oubliettes. Du pur cinéma organique, dont les émotions sont véhiculées par la mise en scène et non par le texte. Là encore, un contrepied total par rapport à un cinéma français globalement assez triste dans son rapport à l’image. A ce titre, la lumière de Christophe Beaucarne transcende tout, jusqu’au design très réussi de la bête, fruit d’une technologie de pointe proche de celle de L’étrange histoire de Benjamin Button et de Gravity.

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L’iconographie que développe La Belle et la bête, appuyée par des effets numériques pas exceptionnels mais loin d’être horribles compte tenu du budget du film (35 millions d’euros), est toute entière dévouée à la composition d’un véritable conte. Et si la narration souffre quelque peu d’un léger ventre mou à mi-parcours, avec des digressions qui auraient très bien pu rester sur la table de montage, l’ensemble se tient merveilleusement, abordant le récit à bras le corps sans jouer sur l’ellipse et le non dit. Ainsi, la version de Christophe Gans comble les vides pour véritablement s’ancrer dans le fantastique. Cela à travers l’évocation du passé de la bête et des causes de la malédiction. Une occasion de venir se frotter à des notions mystiques loin des habituelles sociétés secrètes et cultes obscurs de ses précédents films, directement ancrées dans une mythologie animiste. Une biche dorée au bord d’un lac pourrait limiter l’exercice à une relecture des travaux de Miyazaki sur Princesse Mononoké, sauf que Christophe Gans va plutôt puiser dans les mythes ancestraux et les divinités animistes, en appelant au mythe de Gaïa, de l’arbre de vie, ainsi qu’à des créatures légendaires plutôt étonnantes mais parfaitement à leur place, en plus de voir leurs actions intimement liées à la dramaturgie du récit.

la belle et la bete 5La mythologie invoquée est vaste, la direction artistique faste, et la mise en scène d’une élégance et d’une sophistication extrême. Tout l’effort symbolique mis en œuvre est également colossal, toujours dans l’optique d’apporter de la matière à la dramaturgie, faisant entrer la tragédie dans le conte, notamment en s’appuyant sur une importante relation père-fille. Christophe Gans développe des merveilles au niveau de sa mise en scène, exploitant des éléments de décor qui participent directement à la progression du récit (le miroir des rêves aux bords faits de têtes de cerfs, les jardins lors de la chasse…), ose les confrontations d’échelles en écho direct au travail pictural de jeux vidéo tels que God of War, une imagerie que ne renierait pas Guillermo Del Toro et s’appuie sur un montage étourdissant, avec notamment des transitions amenant les flashbacks tout bonnement magnifiques. Et malgré des éléments perturbateurs agaçants (des sidekicks animaux à la présence injustifiée, des sous-intrigues n’amenant pas grand chose et avortées, l’acting pas génial, un basculement amoureux assez brutal), La Belle et la bête emporte tout sur son passage. Simplement car l’alchimie entre Vincent Cassel et Léa Seydoux est naturelle, mais surtout car Christophe Gans reste un poète de l’image unique en son genre. Son film ne manque pas d’idées ou d’ambition. Et le résultat final en est tout à fait digne, produisant un émerveillement populaire à chaque plan, toujours d’une beauté élégiaque et produisant une intense émotion simplement par la puissance évocatrice de ses compositions graphiques. Comme quoi, en prenant la plus simple des histoires et en l’abordant avec une mise en scène intelligente, elle prend une toute autre ampleur. Dans le cas de La Belle et la bête, cela devient un des films français parmi les plus impressionnants et poétiques jamais produits. Ses faiblesses sont ainsi balayées d’un revers de main par sa beauté fantastique.

FICHE FILM
 
Synopsis

1810. Après le naufrage de ses navires, un marchand ruiné doit s’exiler à la campagne avec ses six enfants. Parmi eux se trouve Belle, la plus jeune de ses filles, joyeuse et pleine de grâce.
Lors d’un éprouvant voyage, le Marchand découvre le domaine magique de la Bête qui le condamne à mort pour lui avoir volé une rose.
Se sentant responsable du terrible sort qui s’abat sur sa famille, Belle décide de se sacrifier à la place de son père. Au château de la Bête, ce n’est pas la mort qui attend Belle, mais une vie étrange, où se mêlent les instants de féerie, d’allégresse et de mélancolie.
Chaque soir, à l’heure du dîner, Belle et la Bête se retrouvent. Ils apprennent à se découvrir, à se dompter comme deux étrangers que tout oppose. Alors qu’elle doit repousser ses élans amoureux, Belle tente de percer les mystères de la Bête et de son domaine.
Une fois la nuit tombée, des rêves lui révèlent par bribes le passé de la Bête. Une histoire tragique, qui lui apprend que cet être solitaire et féroce fut un jour un Prince majestueux.
Armée de son courage, luttant contre tous les dangers, ouvrant son coeur, Belle va parvenir à libérer la Bête de sa malédiction. Et se faisant, découvrir le véritable amour.