Kabukicho Love Hotel (Ryuichi Hiroki, 2014)

de le 01/12/2015
 
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La compétition du Festival Kinotayo continue de réserver son lot de belles surprises avec le nouveau film de Ryuichi Hiroki (Vibrator). Une œuvre à la fois drôle et émouvante dont l’ambiance singulière mériterait d’être saluée au delà du circuit festivalier.

Kabukicho Love Hotel 1Pour ce nouveau long métrage Ryuichi Hiroki souhaitait dire ses adieux au quartier qu’il avait fréquenté durant de nombreuses années via un long métrage au ton optimiste. Le budget global ne dépassant pas les 80 000 000 de Yens (615 104 euros), promo inclue, l’équipe n’a disposé que de 2 semaines de tournage sans autorisation pour les séquences de rues. La police ayant refusé à la production de tourner une scène clé représentant une manifestation anti immigrants, une partie des techniciens ont du s’improviser figurants. Le scénario coécrit par Haruhiko Arai, déjà à l’œuvre sur Vibrator, et Futoshi Nakano prend place dans le quartier éponyme de Kabukicho dans lequel nous suivons Toru Takahashi (Shôta Sometani) adolescent travaillant en tant que gérant d’un Love Hotel. Ce dernier n’hésite pas à mentir à son entourage, y compris à sa petite amie Saya Iijima (Atsuko Maeda de Seventh Code), une apprentie chanteuse. Kabukicho Love Hotel montre une journée décisive pour notre jeune protagoniste, ses collègues de travail et les clients de l’hôtel.

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En choisissant de délimiter le cadre de l’histoire à son lieu éponyme et l’action à 24 heures, Hiroki et ses scénaristes permettent de maintenir l’attention du spectateur sur le parcours des différents protagonistes en leur donnant une proximité émotionnelle supplémentaire. Le tout soutenu par de brillants interprètes. Dans le rôle de Toru, l’interprète de Yuichi Sumida dans Himizu s’avère être un excellent choix tant son jeu détaché retranscrit le laxisme et le manque de courage de son personnage quant à son désir d’émancipation pour réaliser son rêve de travailler dans un palace. Une dimension initiatique soulignée par les interventions de Kiriko Kashiwagi la femme de ménages de l’établissement interprétée par Kaho Minami (Godzilla, Mothra and King Ghidorah: Giant Monsters All-Out Attack) qui ira jusqu’à inciter notre jeune protagoniste à prendre les devants vis à vis de sa propre existence. Dans ces moments Kabukicho Love Hotel n’est pas s’en rappeler le « Teen Movie » avec lequel il entretient de réelles correspondances narratives et thématiques. Si le choix de l’action permet à Hiroki de renouer avec ses débuts dans le cinéma érotique, le cinéaste décrit cet environnement comme un lieu de rencontres atypiques avant tout. De l’équipe porno à l’apprenti Yakuza accompagné d’une jeune cliente, en passant par un couple de policiers venu se détendre le temps d’une soirée.

Kabukicho Love Hotel 3Bien que tourné avec un tout petit budget le film fait preuve d’une grande inventivité dans sa mise en scène. La photographie d’Atsuhiro Nabeshima, fidèle collaborateur du cinéaste, joue sur des contrastes colorimétriques soignés, en dépit du peu de projecteurs utilisés au tournage, qui confine à l’ensemble une esthétique pop urbaine chaleureuse. Le découpage de Hiroki joue sur le choix des cadres et leur compositions afin de maximiser ses effets vis à vis de son petit budget. Une ingéniosité que l’on retrouve également dans deux plans séquences. Le premier, qui aura nécessité une seule répétition et une seule prise, lorsque Toru arrive à son travail jusqu’à croiser l’équipe du film porno et faire une rencontre inattendue. Le second vers la fin lors d’une confession particulièrement émouvante. Par ailleurs grâce à un système ingénieux de poussette tirée par un vélo l’équipe réalise quelques travellings particulièrement réussis dans les rues de Tokyo. Tous ses éléments dictés par les contraintes budgétaires ont permis à l’équipe de livrer une œuvre singulière dans sa fabrication qui contribue grandement à l’immersion du spectateur.

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La grande force du long métrage est d’avoir fait de ses protagonistes principaux des êtres esseulés que le caractère atypique du lieu va convier à une destinée extraordinaire, souvent inattendue. Qu’il s’agisse de Lee He-Na (Lee Eun-Woo) la prostituée coréenne dont c’est le dernier soir, de Hinako Fukumoto (Miwako Wagatsuma) l’adolescente ayant fuit le domicile familial ou de Yasuo Ikezawa caché au domicile de Kashiwagi… Tous sont victimes des problèmes sociaux du Japon contemporain. Notamment la catastrophe de Fukushima qui aura poussé certains d’entre eux à choisir la voie du Love Hotel, en passant par les problèmes judiciaires ou la xénophobie. Une dimension sociale assumée mais qui ne sombre jamais dans le misérabilisme grâce à l’approche subtile de Hiroki plus orienté vers le mélodrame romantique et la comédie douce amère auxquels vient s’enjoindre le caractère humoristique de l’érotisme, y compris lors d’un passage jouant malgré lui sur la censure. Le long métrage mèle harmonieusement tous ses éléments à travers un récit choral qui lie chaque action des personnages les uns aux autres, jusqu’à un final à la fois drôle et émouvant qui confirme la dimension humaniste du long métrage. Omniprésent dans son projet cinématographique jusque dans sa citation d’un extrait de La vie est belle de Frank Capra parfaitement justifiée.

Kabukicho Love Hotel constitue une très belle réussite tant dans sa fabrication que dans les émotions qu’il suscite. Sans jamais prendre de haut son sujet et ses personnages, le long métrage de Ryuichi Hiroki part de l’intime pour toucher à l’universel dans l’espoir qu’il souhaite susciter. Une œuvre qui mérite vraiment d’être vue et soutenue.

FICHE FILM
 
Synopsis

Toru est gérant dans un love hotel de Kabukicho, quartier des plaisirs à Tokyo. Il ment à son entourage, prétendant travailler dans un palace. Le temps d’une journée, l’hôtel devient le théâtre des rêves et des désirs de cinq couples qui s’y croisent, à la recherche d’une vie meilleure. Un portrait doux-amer du Japon moderne.