Jurassic Park 3D (Steven Spielberg, 1993-2013)

de le 29/04/2013
 
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20 ans déjà. Et le chef d’œuvre visionnaire de Steven Spielberg n’a pas pris une ride. Mieux encore, entre une remasterisation et une conversion 3D digne de celle de Titanic, Jurassic Park se paye une cure de jouvence incroyable. 20 ans, mais le film ne fait pas tâche face aux blockbusters de l’année 2013 tant il possède un train technologique d’avance. Jalon essentiel du cinéma à grand spectacle et film d’un auteur parfaitement lucide sur l’univers qui l’entoure, Jurassic Park regorge de trésors qui n’ont pas fini d’impressionner, deux décennies plus tard.

Spielberg l’entertainer. Voilà à quoi est si souvent réduit un des plus grands maîtres du cinéma américain, qui depuis plus de quarante ans construit une œuvre le plaçant dans la légende, au même titre que John Ford, Howard Hawks ou David Lean. Le simple nom de Steven Spielberg représente une évocation du cinéma, dans tout ce qu’il a de plus grand, et il serait bon de ne pas y voir un cinéaste « sérieux » uniquement lorsque les sujets de ses films le sont de façon bien évidente. Car à l’image de la grande majorité de sa filmographie, derrière le spectacle il est vrai étourdissant, se cache dans Jurassic Park un propos bien plus vaste et pas si amusant que ça. L’intelligence de Steven Spielberg, qui l’accompagne depuis ses débuts sans jamais défaillir, y compris dans ses films ratés, est de proposer au public des films profondément premier degré, ne nécessitant aucune grille de lecture ou quoi que ce soit, pour mieux leur imposer le plus subtilement du monde des idées bien plus vastes qu’un simple spectacle. C’est la marque des plus grands cinéastes : s’adresser à tous les publics sans prendre un seul spectateur de haut, lui permettre de s’amuser, d’être ébloui, mais également l’inviter à la réflexion sur le monde qui l’entoure. Tout cela caractérise bien entendu Jurassic Park, film provoquant un émerveillement immédiat, gigantesque rollercoaster émotionnel jonglant entre les genres (aventure, horreur, action, drame, comédie…) tout en développant un discours concret et étayé autour de diverses thèses scientifiques et philosophique, rappelant que le cinéma de Steven Spielberg est avant tout un cinéma intelligent.

Jurassic Park 1

Le premier élément vient de l’évolution opérée au sein du film concernant son véritable discours. Dans un premier temps, Jurassic Park est la démonstration axée autour du personnage de John Hammond, qui semble représenter la projection du réalisateur. Richissime, tout puissant et immédiatement attachant, il est le créateur, sorte de divinité des temps modernes capable de jouer avec les lois de la nature. Mieux encore, il les contrôle et s’avère capable de faire renaître les dinosaures. De la même manière, Steven Spielberg leur donne une nouvelle chance d’exister, simplement à travers sa caméra. Dans toute la première partie, le personnage de Ian Malcolm y est montré comme un emmerdeur et amuseur public, rabat-joie illuminé, antithèse parfaite d’Hammond à ne surtout pas prendre au sérieux. Par l’écriture précise de Michael Crichton et David Koepp, est opéré un mouvement génial qui en fait tout d’un coup le seul personnage lucide du récit, car il est le scientifique, celui qui sait, et c’est son discours qu’adopte Steven Spielberg. A travers une intelligente vulgarisation de la théorie du chaos, principe mathématique complexe totalement inconnu du grand public, Spielberg crée bobine après bobine un des films les plus justes qui soient concernant deux principes philosophiques et scientifiques majeurs : le darwinisme et le déterminisme. Il reviendra d’ailleurs à la charge concernant le premier dans sa gigantesque Guerre des mondes, restant comme souvent incompris concernant ses intentions. Chaque événement possède sa cause propre et chaque action entraîne ses conséquences, et entre deux attaques de monstres et séquences merveilleuses d’apparitions de dinosaures, Steven Spielberg étaye tranquillement les théories de Laplace. Combien sont-ils à pouvoir se le permettre dans un film à plus de 60 millions de dollars ? Et qui est capable d’en dire autant sans paraître pompeux ? Tout en délivrant un vrai grand spectacle ?

Jurassic Park 2

Ces théories, chaos et évolution, rejoignent par ailleurs un discours central du film concernant le cinéma. Pas besoin d’aller chercher bien loin quand Spielberg jongle avec les notions de réalité et d’illusion, ou quand il filme ce qui s’apparente à une attraction visionnaire. Il y a une séquence fondamentale qui ancre Jurassic Park comme un tournant du cinéma hollywoodien, au cas où la démonstration technique ne suffirait pas. Lors de la visite du centre de contrôle, devant la vitre qui montre des scientifiques à l’œuvre pour créer des dinosaures, l’avocat pose une question à John Hammond : « ces personnages paraissent si réels, ce sont des animatroniques ? » (accompagnée d’une faute de langage, évidemment). La réponse d’Hammond, amusé, marque en quelque sorte la fin des animatroniques, à l’image du film qui marque la véritable naissance des créatures 100% numériques et la fin programmée d’une technologie de cinéma. Cette séquence, c’est la naissance définitive de Dennis Muren et Phil Tippett, ainsi que l’inévitable nécessité d’évolution de Stan Winston, le tout amorcé 2 ans plus tôt avec  Terminator 2 – Le jugement dernier. Ainsi, en questionnant l’évolution au sens le plus large, celui de la nature, Steven Spielberg questionne également celle de son art qui ne pourra dès lors plus revenir en arrière. Cette ouverture sur l’avenir représente bien également le principe de déterminisme : ce film aura des conséquences inévitables sur Hollywood et sur ce à quoi va ressembler le cinéma à grand spectacle. Spielberg est tout à fait conscient de tout cela, car comme chez tous les plus grands réalisateurs, rien n’est laissé au hasard et tout est construit avec précision. Un autre point essentiel vient du personnage d’Alan Grant qui cristallise en lui d’innombrables thématiques. Non seulement il représente l’artisanat dans ce qu’il a de plus noble et passionné, mais il est également le vecteur d’un motif essentiel du cinéma de Steven Spielberg : le père. La notion de paternité est fondamentale dans Jurassic Park, qu’il s’agisse du Père créateur, John Hammond, ou du père en devenir, Alan Grant. Au delà de l’aventure et de l’action, au delà de la survie tout en s’en abreuvant, c’est le parcours initiatique d’un homme qui va apprendre à dompter sa nature profonde : devenir un père sans pour autant dénigrer l’émerveillement lié aux restes de l’enfance. La séquence où il brise son armure en s’allongeant sur le tricératops malade, devant des enfants, est l’élément déclencheur. Il ira ensuite jusqu’à risquer sa vie pour les sauver. La figure du père n’est jamais simple chez Spielberg, elle nécessite un travail de construction, comme toutes fondations d’une cellule familiale.

Jurassic Park 3

Mais au delà de toute forme d’analyse, il y a dans Jurassic Park un déploiement de toute la « magie » du cinéma. Qui dit magie dit technique, et le film est une démonstration de la toute puissance du cinéma de Spielberg, comme rarement. Le pari remporté était impossible : créer l’illusion tellement parfaite qu’elle influe sur la réalité. Il y a 20 ans, les dinosaures prenaient littéralement vie sur les écrans de cinéma, fruits d’une technologie arrivée à maturité suffisante pour créer l’illusion. Des créatures, parfois numériques, parfois en dur, utilisées non pas comme vitrines mais comme éléments moteurs du récit et vecteurs d’émotions. Chaque herbivore provoque l’émerveillement tandis que chaque carnivore y est un symbole d’effroi. A ce titre, le traitement des différentes races, de leurs spécificités physiques, est incroyablement restitué. Jamais attaque de monstre n’a paru si réelle que celle du T-Rex fraichement libéré tandis que, dans une intelligente relecture d’une séquence de Shining, les vélociraptors deviennent les prédateurs ultimes. Steven Spielberg conjugue spectaculaire et intime, impressionnant et effrayant, fruit d’un découpage d’une précision extrême qui en fait une sorte de film parfait dans sa construction. Une imagerie forte et lourde en symboles, à l’image de ce plan incroyable sur un T-Rex triomphant, une bannière « quand les dinosaures gouvernaient le monde » lui tombant dessus après qu’il ait sauvé des humains sans véritablement s’en soucier, Jurassic Park replace l’être humain à sa place dans une nature qui ne lui appartient pas et qu’il a l’illusion de contrôler. Un film intelligent, du début à la fin, qui évolue entre rêve et cauchemar pour mieux amorcer le retour à la réalité. Un film nourri de théories précises et fondamentales, et qui grâce à un traitement de choix et une conversion 3D tout simplement bluffante (à tel point qu’on oublie la présence du relief, le film se prêtant merveilleusement, par sa mise en scène, à la transformation), semble avoir été réalisé au cours de l’année, même si son cri d’alarme face aux débordements mégalomanes d’une société en pleine croissance l’ancre définitivement dans les années 90.

FICHE FILM
 
Synopsis

Ne pas réveiller le chat qui dort... C'est ce que le milliardaire John Hammond aurait dû se rappeler avant de se lancer dans le "clonage" de dinosaures. C'est à partir d'une goutte de sang absorbée par un moustique fossilisé que John Hammond et son équipe ont réussi à faire renaître une dizaine d'espèces de dinosaures. Il s'apprête maintenant avec la complicité du docteur Alan Grant, paléontologue de renom, et de son amie Ellie, à ouvrir le plus grand parc à thème du monde. Mais c'était sans compter la cupidité et la malveillance de l'informaticien Dennis Nedry, et éventuellement des dinosaures, seuls maîtres sur l'île...