Jupiter’s Moon (Kornél Mundruczó, 2017)

de le 20/05/2017
 
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Les films de genre qui s’invitent dans la compétition officielle trouvent toujours le moyen d’être surprenants, à la fois dans la synthèse qu’ils font de leur thème, et aussi leur manière de s’en émanciper. Jupiter’s Moon a toutes les cartes en main : un thème fort, un réalisateur qui a su préalablement s’imposer et par-dessus tout, une ambition qu’on ne peut dissocier de toute la bonne volonté du film. Sous couvert de sa virtuosité, il affiche en même temps les limites de son raisonnement, en faisant un bel objet qui tourne trop régulièrement à vide.

Il est toutefois intéressant de noter comme cette année a vu l’émergence de super-pouvoirs être confondue avec une forme de crise – et non une révélation épique, comme le voudrait la coutume : psychiatrique dans Split, sociale dans On l’appelle Jeeg Robot, et enfin humanitaire dans Jupiter’s Moon. C’est par ailleurs là toute sa force : son contexte, sa perspective terrifiante d’actualité que Kornél Mundruczó, s’empresse de traduire à coup de plans-séquences (tradition hongroise s’il en est) remarquables d’immersion. Mais si White God posait, en un seul plan, tout son concept, celui-ci se laisse justement aller dans l’ambition de sa mise en scène, lorgnant alors entre La Guerre des mondes et Les Fils de l’homme. La recette semble désormais inversée : ça n’est plus tant le récit qui alimente la réalisation, l’évolution des personnages qui tend à s’adapter aux mouvements de caméra. Pourquoi pas, mais l’équilibre est peut-être risqué.

Mundruczó plonge dans une Hongrie en pleine dérive politique, gangrénée par sa corruption et sa glissade vers l’extrême droite. En suivant les malheureuses pérégrinations d’un réfugié syrien, Aryan (Zsombor Jéger), le scénario fait hélas un tragique amalgame entre le personnage en lui-même, finalement absent car peu ou pas caractérisé, et ce qu’il est censé représenter. C’est aussi l’envers de la médaille d’un pareil contexte. Quel paradoxe que le héros d’un film de super-héros n’ait pas de personnalité ! Le réel protagoniste principal, Stern (Merab Ninidze) est travaillé plus en profondeur par le récit, portant le fardeau d’un trauma et les conséquences de la corruption. C’est une vision par ailleurs similaire à celle de Baccalauréat de Cristian Mungiù, situé dans la Roumanie voisine : une normalisation de la corruption des simples citoyens, même pas tant par abus, mais par simple besoin. Mais, une fois de plus, l’enquête morale de Mundruczó passe finalement derrière sa réalisation, trop obsédée à l’idée de faire se renverser une pièce entière, ou alors de proposer une course-poursuite, en long-plan oblige, dans les rue de Budapest. Abasourdi par la maîtrise, c’est finalement ce qui s’imprime le plus, au détriment de tout le reste.

C’est peut-être l’enchaînement des genres qui permettait à White God de tenir sa densité, son rythme et l’évolution des personnages (canins comme humains), qui alors traversaient un drame, un survival puis enfin un film de guerre. Dans Jupiter’s Moon, à l’image de son héros paumé, on ne sait pas trop ce que l’on traverse : les thèmes, trop nombreux, trop larges, sont empilés à l’extrême, alors que la solennité embrasse encore l’ensemble, jusqu’à la lisière du pompeux – la symbolique christique n’étant par exemple pas des plus subtiles, renforcée par la pesanteur musicale du compositeur Jed Kurzel. Il faut tout de même reconnaître le bon sens de Mundruczó de ne pas s’embourber dans la traditionnelle et formatée « origin story », parvenant çà et là à se libérer du canon dramaturgique qu’il emprunte : ainsi, la némésis n’en est pas vraiment une et le climax final revient à quelque chose de bien plus humain. Finalement, c’est bien cela qu’il fallait pour rappeler toutes les bonnes intentions du métrage.

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