Joy (David O. Russell, 2015)

de le 29/12/2015
 
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Avec Joy, David O. Russell poursuit sa mutation entamée avec Fighter. Il aborde à nouveau de façon violente et frontale les fondations de la société américaine moderne, vient torpiller les conventions, ose un étonnant mélange des genres et livre un film bouillonnant sans cesse sur le fil du rasoir. Et une fois de plus, il prouve qu’il est le seul et unique héritier d’un certain cinéma plein de vie incarné par Martin Scorsese, et avant lui par son mentor John Cassavetes.

JOYÉvidemment, au premier abord et le temps d’une réflexion au ras des pâquerettes, ce « biopic » de Joy Mangano, inventrice et femme d’affaires, mère de la « miracle mop » (une serpillère facilitant le quotidien de la ménagère dans les années 90), pourrait ressembler à une comédie dramatique hystéro-macho de bas étage. Sauf que la finesse de David O. Russell, un certain sens du sarcasme et ses divers talents de metteur en scène de cinéma lui permettent de rapidement élever le débat. Le temps d’un mini carton introductif, il évacue d’ailleurs le caractère « biopic de l’inventrice d’une serpillère magique » en explicitant que son film est inspiré « d’histoires de femmes audacieuses ». Et Joy n’est ni plus ni moins qu’une folle déclaration d’amour et de respect envers ces femmes qui ont combattu avec toutes leurs tripes pour élever leur statut dans la société. Joy est un combat permanent, un film de guerre ou un survival face à la société des années 90, et un portrait de femme(s) dans la lignée de tous ceux que propose David O. Russell depuis Fighter. A savoir des personnages forts sans lesquels les hommes ne sont rien.

JOY

La présence d’Annie Mumolo, scénariste de Mes Meilleures amies, à l’écriture de Joy n’est ainsi pas fortuite. Pour autant, le film n’est pas un essai théorique féministe. Il s’agit ici de dresser le portrait d’une femme forte, d’une mère, d’un combat contre les piliers d’une société dans laquelle les hommes ont leur chance quand les femmes doivent lutter pour obtenir la leur. David O. Russell vient, avec sa verve et l’énergie de son cinéma jamais vendu aux normes, détourner le mythe de l’american dream. Il le fait en torpillant les conventions, de sorte que son film semble en perpétuelle mutation. Fidèle à son univers, il livre à nouveau une plongée bruyante et tourbillonnante au sein d’une cellule familiale dysfonctionnelle. Une cellule dans laquelle les hommes sont des bons à rien s’ils n’ont pas la présence d’une femme à leurs côtés. Et ce qu’il s’agisse du patriarche, campé par un Robert De Niro qui a définitivement repris du poil de la bête devant la caméra de David O. Russell, sorte d’enfant incompris et incapable d’accomplir quoi que ce soit quand il est seul, mais reprenant sa place de chef de clan lorsqu’il est en couple, ou de l’ex-mari incarné par Édgar Ramírez, artiste rêveur et raté qui donne un sens à sa vie en étant impliqué dans le projet professionnel de son ex-femme. La galerie de personnages est absolument délicieuse, chacun se faisant l’écho d’un dysfonctionnement sociétal notable. De la mère que le sentiment d’abandon a poussé vers l’addiction aux soaps à la sœur souffrant d’un terrifiant complexe d’infériorité, en passant par la belle-mère héritière persuadée d’être une femme de pouvoir.

JOYJennifer Lawrence, une fois de plus, vole très au-dessus de la mêlée. L’actrice la plus douée de notre époque prouve qu’elle peut absolument tout jouer, avec la même intensité et la même subtilité. Son jeune âge ne pose aucun problème tant elle parvient à largement s’effacer derrière son personnage. Elle porte Joy sur ses épaules, et s’avère une nouvelle fois merveilleusement dirigée par David O. Russell qui a clairement trouvé en elle la muse dont il avait besoin pour bâtir son œuvre. Pour sa part, il livre un nouveau morceau de mise en scène assez époustouflant, avec une caméra sans cesse en mouvement et qui capte l’évolution de l’état de Joy. Ainsi, il y insuffle une énergie folle quand celle-ci retrouve le souffle de la création et de l’entreprenariat, trouve un vecteur d’angoisse lors de séquences de cauchemar lynchéennes (sentiment très appuyé par la présence d’Isabella Rossellini, le tout illustré d’un découpage incisif et d’un sens du montage virtuose.

JOY

A travers cette chronique qui n’avance jamais dans la direction attendue, à l’exception peut-être d’un tout dernier acte assez convenu par rapport à tout ce qui le précède, David O. Russell évite habilement le piège du biopic sans saveur pour toucher à quelque chose de plus universel. Une confrontation brutale entre rêves et réalité, le portrait d’un éveil et avant tout, clairement, un portrait de femme d’une finesse remarquable bien déguisé derrière une délicieuse pointe de sarcasme. Mais le plus beau dans Joy est bien son mélange des genres, très inattendu. Ainsi, derrière cette chronique familiale et sociétale, qui met en lumière certains principes fondamentaux et absurdes de la société américaine contemporaine, derrière ce cinéma électrique, aux dialogues ciselés appuyés d’une petite dose d’hystérie collective, derrière la succession de drames et de joies, se cache un véritable conte de fées. Que l’habillage contemporain ne masque pas la réalité au spectateur, Joy est un pur conte de fées, dans sa structure comme dans la nature de son récit. Dans ses valeurs comme dans la puissance de certaines de ses séquences.

JOYJoy possède une morale universelle, une héroïne qui entame une quête, des ogres et autres créatures qui viendront lui barrer la route et qu’elle devra affronter, des éléments extrêmement cruels, d’autres littéralement féériques, une grand-mère qui est à la fois un guide spirituel et un personnage permettant à l’héroïne de se transcender (ici en acceptant son destin véritable), un sage extérieur, personnage complexe car à la fois doux et dur, etc… un vrai conte de fées, sans prince charmant, mais avec une véritable héroïne. Par son talent pour faire vaciller ainsi certaines conventions cinématographiques, par son goût pour la multiplicité des textures dans son récit, David O. Russell livre avec Joy une nouvelle petite merveille et offre à Jennifer Lawrence un de ses plus beaux rôles. L’american dream se voit réinventé, et ce combat pour la reconnaissance, pour la famille, voire pour la vie, s’avère à la fois revigorant et bouleversant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Inspiré d'une histoire vraie, JOY décrit le fascinant et émouvant parcours, sur 40 ans, d'une femme farouchement déterminée à réussir, en dépit de son excentrique et dysfonctionnelle famille, et à fonder un empire d’un milliard de dollars. Au-delà de la femme d’exception, Joy incarne le rêve américain dans cette comédie dramatique, mêlant portrait de famille, trahisons, déraison et sentiments.