Joe (David Gordon Green, 2013)

de le 25/04/2014
 
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Après un long passage dans la comédie, plus ou moins heureux, David Gordon Green opère un retour aux sources salvateur avec Joe. Un cinéma noir, tragique, qui allie une mise en scène d’une classe folle à des personnages forts et des acteurs merveilleusement dirigés, qui plonge sans retenue dans le quotidien d’une Amérique pourrie, bien loin des délires de jeunes starlettes. Joe fait très mal mais également un bien fou, porté par un duo d’acteurs au sommet, dont un Nicolas Cage qui prouve une nouvelle fois qu’il fait partie des plus grands dès lors que quelqu’un parvient à le cadrer.

Joe 2Joe est un film qui renoue avec une grande tradition de cinéma liée à la littérature de l’Amérique profonde, ainsi qu’aux écrits sudistes. A l’origine, il y a le roman éponyme et surpuissant de Larry Brown, quelque part entre Faulkner et McCarthy, un récit authentique porté par des personnages intenses et pièces essentielles d’un univers qui semble avaler quiconque le fréquente. Devant la caméra de David Gordon Green, ce récit prend une autre dimension, évidemment fondée sur l’image, et qui vient le positionner dans un courant cinématographique fait de petites merveilles, de Mud aux Brasiers de la colère. C’est l’Amérique des oubliés, un monde qui semble figé dans le temps, dans lequel il ne serait même pas étonnant de voir débarquer des cowboys se poursuivant à cheval ou s’affrontant dans un duel au revolver, qui investit l’écran. Et c’est une expérience toute particulière pour David Gordon Green, opérant ici un retour aux sources, aussi bien culturel que cinématographique.

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En cinq ans et quatre films, David Gordon Green s’est bâti une réputation de réalisateur de comédies, parfois réussies, voire très réussies (Délire Express et Prince of Texas), parfois embarrassantes (Votre majesté et Baby-sitter malgré lui). Presque de quoi faire oublier l’essence de son cinéma, profondément noir et tragique, qui se déployait dans les magnifiques George Washington et L’autre rive. Dix ans après ce dernier, il revient donc à cette Amérique faite d’écorchés vifs, de taulards, d’alcooliques, de générations perdues après générations perdues et de valeurs ancestrales qui font de ces personnages des sortes de mythes vivants. Il revient également à un traitement s’apparentant presque à celui d’une fable contemporaine, avec son ogre et son géant, pour mieux traiter d’une misère humaine bien réelle. Mais il revient également au Texas, la terre qui ne l’a pas vu naître mais qui l’aura vu grandir, et qu’il connait si bien. Une terre faite d’hommes et de femmes entretenant un rapport ambigu à l’autorité et à la justice, une terre presque hors du temps où les armes à feu sont encore le moyen le plus efficace pour régler un différend suite à une gentille humiliation publique, un lieu où les figures locales, dont Joe, sont d’anciens taulards qui tuent des arbres en les empoisonnant pour gagner leur croûte, pour le compte de compagnies aux méthodes dégueulasses. Cet univers dépeint avec un tel réalisme fait de Joe une vision du monde extrêmement dure et désespérée, dans laquelle la seule issue semble être l’auto-destruction pratiquée par une majorité de la population.

Joe 4Ce qui frappe le plus dans cette démonstration, souvent magistrale, vient du fait que la vie semble avoir quitté ces personnages qui se retrouvent dans des conditions de survie. C’est pourtant par une lueur de vie que l’intrigue se construit. Celle incarnée par le jeune Gary, fils aimant malgré toute la violence psychologique et physique qu’il doit affronter au sein de sa propre famille en ruines, et véritable bombe à retardement qui transformera Joe en une sorte d’ange gardien. Derrière la trame linéaire et relativement classique de la narration, le film de David Gordon Green va s’articuler autour de cette drôle de relation entre Joe et Gary, une relation mise à mal par les intrusions intempestives de personnages secondaires ressemblant à des incarnations diaboliques, comme des concentrés de mal à l’état pur. La relation est étrange car elle ressemble à une rencontre issue de la science-fiction, où un personnage à la vie déglinguée ferait un bon dans le passé pour se rencontrer lui-même un moment avant de déraper. Joe se projette dans Gary, c’est pourquoi leur relation devient si forte.

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Joe va s’évertuer à prendre Gary sous son aile protectrice, ce dernier devenant finalement son unique raison de se projeter dans l’avenir. Il y verra l’opportunité d’une rédemption symboliquement sacrificielle, qui dans un final proprement bouleversant fera en sorte que chacun de ces deux personnages, l’un étant sur le point de basculer et l’autre ayant basculé il y a bien trop longtemps, soit sauvé, d’une certaine façon. Trouver de tels personnages, à la fois si complexes et si humains, dans un film déployant autant de beau cinéma, en fait une sorte d’aberration salutaire. Car absolument tout tient du petit miracle dans Joe, de cette mise en scène douce et si élégante, provoquant pourtant une ambiance des plus irrespirables, à la photographie incroyable de Tim Orr qui parvient à faire vivre la lumière du Texas, en passant par les sonorités de , , compositeurs attitrés de David Gordon Green mais également de Jeff Nichols. Tout fonctionne pour construire cette fable aux allures de drame texan, s’apparentant presque à un épisode biblique et donc fondé sur des personnages tenant des valeurs mythologiques. Il s’en dégage un parfum de putréfaction et de poussière, comme si ce monde n’était pas le notre, qu’il était soit un souvenir soit une projection dans un avenir pas vraiment radieux. L’ensemble fonctionne si bien car David Gordon Green et son scénariste Gary Hawkins (qui était un de ses professeurs de cinéma à la North Carolina School of the Arts) ont su capter l’essence des écrits de Larry Brown tout en leur donnant une nouvelle dimension, purement cinématographique, sans jamais oublier qu’ils traitaient de personnages n’étant autre que des êtres humains avant tout.

Joe 5Ainsi, tous les monstres qui peuplent ce film conservent leur visage humain, qui se dévoile parfois de façon tout à fait inattendue. C’est notamment le cas du père de Gary, personnage odieux, alcoolique, capable des pires violences et sévices, y compris sur son propre fils, être abject complètement déconnecté de la notion de morale, qui montre le temps d’une séquence le plus profond de son âme, bien humaine. Il s’agit par ailleurs d’un personnage troublant de par l’intensité et la vérité qu’il dégage, grâce à la prestation monstrueuse de Gary Poulter, véritable sans-abri et qui aura insufflé son propre vécu dans cet homme sur le départ, et dont le destin tragique aura rejoint celui de son personnage, dans le désœuvrement quasi total. Mais Joe c’est également deux acteurs principaux en état de grâce. Tye Sheridan confirme après Tree of Life et Mud qu’il est de ces enfants acteurs au potentiel gigantesque et qu’il va encore faire parler de lui pendant des années. Quant à Nicolas Cage, si souvent sujet de railleries, parfois justifiées par des choix de carrière, alimentaires, douteux, il prouve à nouveau, comme il l’a si souvent fait, qu’il est de la race des très grands acteurs. Il livre ici une de ses plus belles prestations, avec cette rage contenue qui le caractérise et qui éclate parfois, dans un rôle complexe de père de substitution et de sauveur auquel il ne semblait plus avoir accès. Absolument tout est réuni pour faire de Joe une petite merveille, et le défi est réussi haut la main.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans une petite ville du Texas, l’ex-taulard Joe Ransom essaie d’oublier son passé en ayant la vie de monsieur tout-le-monde : le jour, il travaille pour une société d’abattage de bois. La nuit, il boit. Mais le jour où Gary, un gamin de 15 ans arrive en ville, cherchant désespérément un travail pour faire vivre sa famille, Joe voit là l’occasion d’expier ses péchés et de devenir, pour une fois dans sa vie, important pour quelqu’un. Cherchant la rédemption, il va prendre Gary sous son aile…