Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines) (Arnaud Desplechin, 2013)

de le 19/05/2013
 
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Si Arnaud Desplechin s’est toujours situé dans le haut du panier de ce satané cinéma d’auteur français, avec une attention toujours plus importante portée à sa mise en scène, il restait tout de même dans la famille de ces cinéastes ayant du mal à se sortir d’un carcan bourgeois terriblement agaçant, et d’autant plus à travers ses films à la durée toujours excessive. Avec Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines), le réalisateur fait un bon en avant. Une évolution intimement liée à son déplacement aux USA. Au pays du cinéma de John Ford, Arnaud Desplechin se sent pousser des ailes et livre une œuvre dense, impressionnante, qui s’impose comme une des plus belles évocations de la psychanalyse au cinéma.

Dès les premières images, Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines) en impose. L’ampleur de ses cadres, la sophistication de sa photographie et la présence de Benicio Del Toro qui bouffe littéralement l’écran, Arnaud Desplechin vogue clairement vers d’autres sphères pour son aventure américaine. Adapter les travaux de Georges Devereux à travers son livre Psychothérapie d’un indien des plaines est une gageure, il s’agit d’un ouvrage matriciel et la psychothérapie au cinéma est un sujet extrêmement casse-gueule. Récemment David Cronenberg s’y est en partie cassé les dents avec A Dangerous Method, il n’y a bien que Paul Thomas Anderson et son monstrueux The Master qui ait réussi à capter quelque chose de solide en abordant pourtant le sujet de manière détournée. Jimmy P. est très proche de ce film, autant par le cœur de son récit que par cette sensation de chape de plomb qui semble planer dessus. Le film a beau être très verbeux, fait de discutions entre médecin et patient, il n’en demeure pas moins vaste, ample, comme s’il parvenait à embrasser l’essence même de la psychanalyse.

Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines) 1

Pour que cela soit clair, un tel film sur le territoire français n’aurait aucun sens, aucune portée. Dans ce territoire américain qu’il avait délaissé depuis Esther Kahn il y a 13 ans, Arnaud Desplechin voit son ambition se démultiplier. Il ne suffit que de quelques secondes pour saisir le dispositif de mise en scène déployé ici, à la fois intimiste et ample, nourri du sel des plaines américaines qui forgent le corps de son héros brisé. Si le discours sur la condition des indiens devenus soldats des États-Unis, sujet habilement traité par John Woo dans son Windtalkers (en version director’s cut uniquement pour y trouver la finesse d’écriture), est finalement anecdotique et peu exploré, Jimmy P. embrasse un motif des grands films sur la guerre. Les conséquences d’un traumatisme guerrier sur l’équilibre psychologique d’un homme, un matériau de base duquel Arnaud Desplechin, avec ses co-scénaristes Kent Jones (auteur de quelques documentaires) et Julie Peyr (scénariste de Happy Few), s’extirpe peu à peu pour une analyse complète. Une analyse, au sens médical du terme, brillante même s’il n’évite pas les lieux communs de ce genre d’exercice. Il y est bien sur question d’enfance, de femmes, de sexe et de paternité, autant de motifs récurrents qui servent son propos et son étrange aventure intérieure. Les rêves y prennent forme dans des séquences oniriques et cauchemardesques du plus bel effet (la photographie magnifique de Stéphane Fontaine , directeur de la photographie attitré de Jacques Audiard y joue un rôle essentiel), comme autant de ponctuations bizarres et de respirations à un récit parallèle entre deux êtres instables. La psychanalyse y est autant une thérapie, une voie vers l’apaisement, qu’un moyen de retisser un lien social à partir d’une amitié à la fois tendre et virile. Il y a dans Jimmy P. quelques espaces aménagés pour la fantaisie mais ils s’effacent régulièrement devant le sérieux de l’entreprise. Une ambition jamais cachée de se sortir du carcan de son cinéma pour embrasser généreusement l’archétype américain, en adoptant des éléments surprenants de western. On a déjà vu moins audacieux pour traiter de psychanalyse. En révolutionnant son style, en prêtant une attention toute particulière à son image et à sa narration, sans pour autant abandonner ses personnages qu’il aime tant depuis ses débuts, Arnaud Desplechin s’élève de façon surprenante.

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Il évite ainsi l’écueil du « film d’acteurs » en construisant un dispositif de mise en scène très élaboré. Plutôt que le systématisme dans la composition de ses plans et son montage, plutôt qu’un vulgaire traitement par le champ-contrechamp, Arnaud Desplechin aborde l’exercice en collant au plus près à son récit et à la relation entre ses personnages. De la fascination et des premières conversations courtoises avec les deux personnages dans le cadre, le champ-contrechamp devient l’outil nécessaire pour illustrer les premières confrontations et l’abandon de l’identification d’un côté comme de l’autre. Cette sophistication, cette élégance même dans la mise en scène, forge le plus beau des écrins pour les acteurs. A ce niveau, Jimmy P. est un petit miracle. Merveilleusement dirigés dans des rôles complexes et évolutifs, Benicio Del Toro et Mathieu Amalric n’en finissent plus d’impressionner. Dans les nuances de leur jeu et dans l’impression de naturel qui s’en dégage, les deux acteurs multiplient les joutes verbales avec tendresse, violence et intelligence, produisant une matière solide en terme de narration. Il en fallait du talent pour rendre aussi passionnants, aussi denses et profonds, de simples échanges verbaux entre ces deux hommes fragilisés qui vont se reconstruire au contact l’un de l’autre. Arnaud Desplechin évite toute forme d’ennui grâce à sa gestion remarquable du rythme de son film qu’il ponctue de séquences hors de la chronologie pour mieux se renouveler. En résulte un film qui n’est pas parfait, car il ne va finalement pas plus loin que son sujet, tout en le traitant avec la justesse nécessaire, qui se confond dans un traitement finalement très basique des causes profondes de la peur qui ronge les hommes, et qui reste tout de même bien propre sur lui.

FICHE FILM
 
Synopsis

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Jimmy Picard, un Indien Blackfoot ayant combattu en France, est admis à l’hôpital militaire de Topeka, au Kansas, un établissement spécialisé dans les maladies du cerveau. Jimmy Picard souffre de nombreux troubles : vertiges, cécité temporaire, perte d’audition... En l’absence de causes physiologiques, le diagnostic qui s’impose est la schizophrénie. La direction de l’hôpital décide toutefois de prendre l’avis d’un ethnologue et psychanalyste français, spécialiste des cultures amérindiennes, Georges Devereux.
JIMMY P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines) est le récit de la rencontre et de l’amitié entre ces deux hommes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, et qui n’ont apparemment rien en commun. L’exploration des souvenirs et des rêves de Jimmy est une expérience qu’ils mènent ensemble, avec une complicité grandissante, à la manière d’un couple d’enquêteurs.