Jeune & Jolie (François Ozon, 2013)

de le 16/05/2013
 
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Après Dans la maison, thriller hitchcockien en diable, François Ozon continue d’explorer la voie d’un cinéma abordant des sujets sensibles. Moins impressionnant, plus posé, Jeune & Jolie aborde le thème de la prostitution sous un angle nouveau comme avait pu le faire Julia Leigh dans Sleeping Beauty. Une prostitution volontaire et libérée de tout dilemme moral qu’il traite à travers la beauté juvénile de Marine Vacth, être au cœur duquel se mêlent insouciance, perversion et désir de croquer la vie sans limite.

Il n’y a rien de plus beau dans le cinéma de François Ozon que lorsqu’il cherche à gratter un vernis sociétal, à aborder des sujets qui dérangent, tout en adoptant une approche décalée. S’il faut revenir à ses débuts pour retrouver cette grâce, et après une longue période de passage à vide, le réalisateur semble avoir retrouvé son désir de perversion. L’idée de Jeune & Jolie est simple, presque trop. Une jeune fille de la petite bourgeoisie s’éveille au sexe et entreprend un parcours charnel et spirituel en se livrant à des hommes murs, contre de l’argent. Mais chez Ozon, la prostitution n’a rien de simpliste. Isabelle n’est pas une perverse, elle n’a pas besoin d’argent, et elle ne semble pas prendre un plaisir particulier en vendant ses charmes. Tout se joue dans la subtilité du trait. Et après l’exercice de manipulation de Dans la maison, le réalisateur revient à une forme de cinéma plus classique, moins démonstrative, mais tout aussi efficace. Jamais il ne lâche son héroïne, jamais il ne la juge, il l’observe avec le regard de la fascination, jusqu’à l’obsession. Devant sa caméra, c’est une révélation. Marine Vacth, sorte de cousine éloignée de Laetitia Casta avec une beauté moins pulpeuse, illumine chaque plan comme une idole. Elle est cette matière humaine qui sert à ausculter les tourments d’une jeunesse, et si François Ozon bute sur quelques artifices un peu faciles, il livre un portrait troublant et plutôt inattendu.

Jeune & Jolie 1

Tout est limpide, les motifs sont classiques, mais ce qu’en tire François Ozon est parfois stupéfiant. Alors que l’ouverture laisse à penser qu’il va s’agir d’un drame estival estampillé 80’s, à la façon de L’été en pente douce, le réalisateur ne fait que planter la graine qui germera pendant près d’une heure trente. Cette ouverture, c’est à la fois celle du film, littéralement, et celle d’Isabelle au monde des adultes. Cette ouverture, douloureuse, passe par une première fois, filmée froidement. C’est l’éveil au sexe, l’été, l’adieu à la jeunesse, comme une parenthèse pas si enchantée qui déterminera un destin. Déjà, le motif est récurrent d’un certain cinéma français, de la même manière que cet univers bourgeois qui peut rebuter. Pourtant, dans Jeune & Jolie, les fondations de cette société pas très intéressante sur le papier sont bousculées jusqu’à tout faire imploser. Le réalisateur distille ses informations au compte-gouttes, révélant peu à peu ce qui pourrait engendrer un tel comportement chez Isabelle. Une cellule familiale malmenée et sur le point d’éclater à nouveau ? Un désir de rébellion ? La nécessité de transgresser pour se sentir vivante ? Ou peut-être tout ça à la fois, car s’il se montre parfois lourdaud (la séquence de lecture de Raimbaud utilisée comme explication de texte fait tâche au milieu de tant d’élégance), François Ozon est capable de suffisamment de lucidité et d’intelligence pour suggérer et provoquer une réaction, ou une réflexion, chez le spectateur. Il met en place un jeu dangereux, sur le papier propice à tous les excès de glauque, pour l’exploiter selon une rythmique étonnante. Le jeu sur les chansons comme autant de plongées dans l’esprit d’Isabelle, son parcours de l’obscurité vers la lumière dans chaque plan, le rapport à la sexualité et au mensonge, Jeune & Jolie regorge d’éléments très riches qui mis bout-à-bout constituent un ensemble étonnamment solide. Initiation, exploration, échec et épanouissement, le cycle que dessine François Ozon est d’une justesse remarquable, jusqu’à ce plan final bouleversant, où le réveil se conjugue à l’éveil.

Jeune & Jolie 2

Dans la construction, en chapitres rythmés par les saisons, Jeune & Jolie joue sur les variations de ton. La progression a beau être linéaire, elle est d’un raffinement qui ne peut que ravir. Le sexe y est abordé sans tabou, tout d’abord avec une belle pudeur (même si François Ozon ne résiste pas à ouvrir son film sur les seins de son actrice dans une scène de voyeurisme troublante), en plan américain, pour ensuite se montrer plus cru au fur et à mesure de l’épanouissement d’Isabelle. Ce qui ne change pas, c’est la poésie et la mélancolie qui se dégage de ces scènes, à laquelle semble s’ajouter un évocation du plaisir, sans doute illusoire. Le sexe est chez Isabelle un refuge, l’héroïne étant à la recherche du père, à moins que cela n’aille encore plus loin, vers le besoin de désacraliser son corps et de le souiller en quelque sorte. Le portrait de cette jeune fille en devient passionnant, car elle reste longtemps éteinte, inaccessible, évoluant dans son propre univers moral. La beauté de son parcours, et ce qu’il y a de plus tragique, c’est lorsque dans le dernier acte elle semble enfin avoir soigné son handicap social, avant que l’illumination n’arrive de manière inattendue. Jeune & Jolie est un beau film, comme Buñuel aurait sans doute pu en faire aujourd’hui. Sous ses airs bourgeois on ne peut plus agaçants se dessine une analyse très fine de ce qui peut faire éclater cette bulle. Les rapport familiaux y sont à la fois compliqués car pleins de défi entre une mère et sa fille, et touchants comme jamais dès lors que François Ozon filme un frère et sa sœur. Le jeu sur les symboles est parfois remarquable, à l’image de cette apparition fantomatique de Marine Vacth qui semble quitter son corps et apparaitre devant ses propres yeux lorsqu’elle s’abandonne pour la première fois, la mise en scène d’Ozon est d’une élégance toujours plus présente, solide, tandis que le jeu sur la lumière est toujours raccord avec le parcours du personnage. C’est le récit d’une élévation, voire d’une illumination, d’une entrée brutale dans le monde des adultes et d’un parcours initiatique pour trouver enfin une identité, sexuelle mais pas seulement. Le tout porté par la rencontre éclatante entre un cinéaste enfin solide et une jeune actrice touchée par la grâce.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le portrait d’une jeune fille de 17 ans en 4 saisons et 4 chansons.