Je ne regrette rien de ma jeunesse (Akira Kurosawa, 1946)

de le 05/11/2015
 
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La récente sortie en DVD/Blue Ray des « films de jeunesse » d’Akira Kurosawa, permet de revenir sur certaines œuvres rares du réalisateur japonais et notamment Je ne regrette rien de ma jeunesse, tourné en 1946. Un long métrage atypique qui aura marqué un tournant dans la carrière de son cinéaste.

Je ne regrette rien de ma jeunesse 1Au lendemain de la seconde guerre mondiale Kurosawa et Eijirô Hisaita rédigent en une vingtaine de jours un scénario inspiré de « l’incident de Takigawa » survenu à l’université de Kyoto entre 1932 et 1933, qui amena de nombreuses protestations du corps enseignant. Autre inspiration pour le duo, Hotsumi Ozaki, journaliste au Asahi Shinbun et militant communiste exécuté en 1944 pour espionnage. Cependant le scénario ne plait pas à la Toho qui décide de réécrire l’ensemble en y injectant des éléments issus d’un autre script, au grand dam du cinéaste. Le tournage intervient dans le contexte de l’après guerre, ce qui obligera l’équipe à faire preuve d’ingéniosité. Les techniciens se retrouvent à faire de la figuration, notamment dans les scènes prenant place à l’université de Kyoto, tandis que les problèmes nutritionnels obligent l’un des acteurs à retourner une scène. Bien qu’inscrit dans le genre du drame social, Je ne regrette rien de ma jeunesse se distingue des œuvres du genre par le traitement singulier dont Kurosawa fait preuve à l’égard de son sujet. Le préambule qui nous montre un groupe d’étudiants dont Yukie Yagihara (Setsuko Hara), fille d’un professeur de l’université de Kyoto, déambuler de manière insouciante dans les montagnes avoisinantes contraste avec la gravité des évènements qui vont suivre. Un contraste renforcé par l’utilisation de l’accéléré à des fins comiques ayant pour but de renforcer notre attachement à l’égard des protagonistes.

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Cependant la dure réalité des évènements qui vont secouer l’université puis le pays finit par rattraper nos protagonistes et provoquer la discorde. La suite du récit se focalise sur le parcours initiatique de Yukie qui épouse Ruykichi Noge (Susumu Fujita) un activiste gouvernemental. À travers le point de vue de sa protagoniste principale Kurosawa dresse une épopée sociale qui mènera Yukie à une prise de conscience vis à vis du microcosme sociétal dans lequel elle évoluait et sur les horreurs de son pays. Un personnage particulièrement fort et émouvant auquel l’actrice fétiche de Yasujirō Ozu apporte un jeu tantôt réservé tantôt tragique, crédibilisant la transformation progressive de son personnage et son iconisation dans le dernier acte qui la voit redonner espoir à la famille de son défunt mari. Un personnage qui n’est pas sans rappeler sur certains aspects la future princesse Yuki de La forteresse cachée. Déjà suggéré dans Qui marche sur la queue du tigre, la dimension sociale et contestataire de Kurosawa est l’épicentre de Je ne regrette rien de ma jeunesse. Le cinéaste fait un portrait sans concession du Japon de la seconde guerre mondiale, notamment vis à vis de la répression qu’ont subi les contestataires. Témoin de son époque, le film aborde frontalement la relation complexe qu’entretient le pays avec son sombre passé. Loin de se limiter à cette donnée le cinéaste va retranscrire l’oppression des personnages à travers une réalisation sensitive et expérimentale qui doit beaucoup à l’expressionnisme allemand de Murnau et aux constructivistes russes comme Eisenstein et Dziga Vertov. Aidé du chef opérateur Asakazu Nakai avec lequel il entame une fructueuse collaboration, Kurosawa multiplie les transitions, freezes, surimpressions, contre plongées iconiques qui font toujours sens avec les états d’âmes de Yukie. Lorsque cette dernière subit un choc le réalisateur va figer son désespoir à travers une surimpression d’images fixes. Le mépris des paysans à son égard se traduit par des gros plans muets.

Je ne regrette rien de ma jeunesse 3Les étudiants deviennent des soldats à travers une simple transition. Le cinéaste ira jusqu’à reprendre à l’identique la présentation des protagonistes (travelling latéral suivi de gros plans sur chaque personnage) dans Les sept samouraïs. Autant d’éléments qui soulignent la modernité du long métrage et l’inscrivent comme un « brouillon » des futures obsessions stylistiques du cinéaste. Idem pour la distribution puisque que l’on retrouve Takashi Shimura dans un petit rôle à contre emploi de ceux qu’il tiendra par la suite. Mais c’est surtout la dimension enragée et humaniste du cinéaste omniprésente dans son œuvre d’après guerre qui marque le plus le spectateur. En dépit de l’amertume éprouvée par Yukie, le final donne tout son sens au titre et renoue avec l’humanisme lucide cher au cinéaste qui finit d’appuyer l’importance de Je ne regrette rien de ma jeunesse dans la filmographie de son auteur.

Œuvre méconnue et courageuse portée par sa brillante interprète Je ne regrette rien de ma jeunesse est un film à la fois social, tragique et profondément humain, qui montre l’immense talent de son metteur en scène. Un talent appelé à se développer tout au long de sa riche et brillante carrière.

FICHE FILM
 
Synopsis

Kyoto, 1933. Les étudiants manifestent contre l’invasion de la Chine. Parmi eux, deux amis éperdument amoureux de la fille de leur professeur. Une odyssée politique et un émouvant portrait d’hommes et de femmes décidés à se battre pour l’amour et la liberté.