Interstellar (Christopher Nolan, 2014)

de le 03/11/2014
 
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Attention la critique qui suit contient des révélations sur l’histoire du film, il est donc conseillé de l’avoir vu avant de la lire.

Christopher Nolan déchaîne les passions chez les cinéphiles. Adoré ou détesté chez les connaisseurs, pour le grand public, son nom est surtout l’un des très rares à accéder à la popularité médiatique dans son métier, ce qui lui vaut d’être scruté à chaque sortie d’un nouveau film avec une attente qui ne laisse pas place à l’erreur. Si son dernier film ne convaincra pas plus les sceptiques habituels, il serait pourtant une erreur de rater une expérience exceptionnelle sur les plus grands écrans possibles, celle d’un grand Cinéma à l’ancienne qui s’éteint dans la douce nuit, non pas dans le silence mais par un cri, qui prend le nom aujourd’hui d’Interstellar.

INTERSTELLARInterstellar ne ressemble à aucun autre film. On sent tout du long des influences, des inspirations, parfois même des références, mais il faut insister sur ce postulat de base pour bien comprendre son sujet : Interstellar ne ressemble à aucun autre film.

Œuvre très dense, qui se pose à la fois comme pur objet de Cinéma, expérience de l’immersion dans un film-monde, œuvre de divertissement populaire et spectacle intelligent, le film de Christopher Nolan aura sans doute besoin de temps pour être analysé et compris à sa juste valeur. Mais nous pouvons déceler des premières pistes de réflexion, en démarrant par le contexte de sa réalisation.

Il serait très facile de tomber dans le piège de la comparaison avec ce qui transparaît comme l’influence la plus évidente, 2001, L’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick, mais ce serait réduire le film à un exercice de style vain ou à un vulgaire hommage pontifiant. Or, l’une des forces d’Interstellar, c’est qu’on est face à un film radicalement original. Et on ne parle pas d’une œuvre d’art et essai expérimentale, mais bien d’un blockbuster de studio destiné au grand public.

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Encore plus qu’il y’a quatre ans avec Inception, le film de Nolan sort dans un contexte de distribution à grande échelle où la principale source de revenus sont devenus les franchises, accessoirement assortie d’une 3D pour le plus souvent ajoutée en post-production. Interstellar se place indéniablement à contre-courant de cette vague en essayant de renouer avec un type de blockbuster à l’ancienne, avec une histoire qui tire le spectateur vers le haut en lui faisant réfléchir sur rien de moins que sa place dans l’univers et qui se trouve être le fruit d’une écriture originale pensée dès le départ pour le Cinéma.

Basé sur les théories du physicien Kip Thorne et longtemps resté en développement avec Steven Spielberg à sa tête (dont le Rencontres du Troisième Type s’offre ici un ou deux échos), le scénario nous place dans un futur indéfinissable mais qui ressemble à s’y méprendre à notre présent. La famille Cooper dont le père est un ancien pilote et ingénieur (Matthew McConaughey) reconverti dans l’agriculture, témoigne d’un monde à l’agonie, ravagée par des tempêtes de poussières et un éco-système à bout de forces. Un monde sans espoir, qui en vient jusqu’à renier sa réussite en tant qu’espèce en inculquant aux enfants à l’école que les missions Apollo n’ont jamais emmené l’homme sur la Lune. Ce qui reste de la NASA, mené par le professeur Brand (Michael Caine) décide de jouer le tout pour le tout avec une mission spatiale de la dernière chance avec Cooper et sa propre fille (Anne Hathaway) à sa tête. Son objectif n’est pas de sauver le monde, condamné, mais de trouver un nouveau foyer pour l’humanité. Le problème du voyage spatial étant qu’il faudrait des milliers d’années pour atteindre n’importe quel autre système solaire et donc une planète habitable, ils sont aidés par la présence d’un trou de ver permettant d’emprunter un raccourci entre deux points de l’univers. De l’autre côté du tunnel, une galaxie avec des systèmes et des planètes en orbite près d’un trou noir, absorbant lumière, matière, gravité et temps.

INTERSTELLARLe pitch d’Interstellar ne tient pas sur un post-it, loin s’en faut. Il traite d’une multitude de thèmes intrinsèquement liés en n’en délaissant jamais aucun. Christopher Nolan a voulu faire un film de science-fiction adulte, de la « hard sci-fi », qui explore des théories scientifiques très avancées sur le fonctionnement de l’univers, les mécanismes de l’espace-temps et de la gravité. Et il faut bien reconnaître une part de génie dans son écriture avec Jonathan Nolan dans le sens où il parvient à faire comprendre des principes très évolués au public en restant limpide et fluide de la première à la dernière minute. Son joker pour pouvoir nous faire appréhender cela est un cœur humain, un univers tangible, aux personnages identifiables qui provoquent naturellement l’empathie. Le film devient universel par une portée viscéralement humaniste qu’il apporte à son (osons le terme) odyssée.

Car de quoi parle vraiment Interstellar ? De l’espoir et de l’amour. Loin d’être niais, Nolan est un véritable romantique qui n’a jamais caché dans presque tous ses films une relation amoureuse comme moteur essentiel des protagonistes dans leur quête. Ici c’est principalement un lien parent-enfant entre Cooper et sa fille Murph (Mackenzie Foy, puis Jessica Chastain), un lien qui porte le héros à repousser l’ultime frontière. Un esprit pionnier et aventurier guide les astronautes à braver les dangers mortels et surtout inconnus de leur voyage interstellaire, qui rappelle les cowboys pilotes de L’Etoffe des Héros, autre repère indispensable du film. Et comme dans toute grande œuvre de science-fiction qui se respecte, plus loin nous allons dans l’univers, plus proche nous regardons en nous. Paradoxalement, plus Cooper s’éloigne de sa fille, plus l’histoire s’en rapproche. La narration non-linéaire de Nolan franchit donc un nouveau pallier après les strates de réalités de Inception en mettant ici en scène plusieurs espaces-temps relatifs, sans parler des ellipses habituelles et autres évocations de souvenirs propres à son style.

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Produit sous le titre « Flora’s Letter » en référence à la propre fille de Nolan, le film se fait office de message bienveillant à l’humanité avec un défi inéluctable et de taille : se préparer au jour où l’humanité devra pour sa survie, quitter la planète qui l’a vu naître pour conquérir l’espace. Une cause traitée avec mépris ou angoisse au cours des 40 dernières années depuis que les missions Apollo se sont brutalement stoppés, mettant fin à l’émancipation ultime du genre humain. Contrairement à Kubrick, Nolan ne s’embarrasse pas d’une symbolique ouvertement religieuse ou mystique pour montrer ce « pas de géant ». Il place sa foi en l’homo sapiens et en son évolution naturelle. Il n’y a en fin de compte pas de Dieux dans le monde selon Nolan, pas de force suprême, pas même de destin qui déterminerait la vie de chacun. La seule force primordiale est l’amour, l’humain pour l’humain, et c’est une différence gargantuesque avec ce qui caractérise presque tout le spectre de la science-fiction moderne dans le cinéma populaire.

Cet espoir, que l’humain survivra à la Terre, n’est pas une foi aveugle en l’homme. C’est un blockbuster, mais ce n’est pas un blockbuster naïf, et il démontre aussi tout au long du film ce que l’humain peut receler de plus vil aussi pour assurer ses intérêts, ses croyances ou sa survie. Il y a donc une série d’obstacles, de luttes qui déterminent le mérite du salut ou non de l’humanité. Ces épreuves prennent le forme de scènes d’action, de catastrophe ou de suspense pur qui font automatiquement partie des plus vertigineuses du genre entier. Elles démontrent en plus la capacité de Nolan à libérer la puissance d’évocation de l’imaginaire, là on lui a toujours reproché sans doute à tort d’en être incapable, en étant trop terre-a-terre. Et pourtant c’est bien son assise réaliste et crédible qui confère à ces scènes prodigieusement spectaculaires leur puissance formelle. Il faut noter là-dessus le parti-pris de mise-en-scène très courageux par le choix du découpage des scènes spatiales. Ici pas de très longs plans contemplatifs, pas de séquences de ballets avec des vaisseaux spatiaux. Dans l’espace, un silence absolu règne, souvent même dépourvu du score de Hans Zimmer (par ailleurs au meilleur de sa forme sur ce coup depuis une éternité en se renouvelant totalement). Outre certains plans larges, qui font partie des plus beaux qu’on ait vu de l’espace sur un écran de Cinéma, la caméra reste accrochée au vaisseau et sa navette, comme de véritables prises de vues sur les stations spatiales de la NASA. Alliés au photo-réalisme des CGI, ces plans donnent un aspect documentaire qui, là encore, renforcent le réalisme des situations et donnent une ampleur humaine et tangible aux enjeux.

INTERSTELLARCe film est diablement crédible, et ne semble jamais chercher à perdre le spectateur, ce qui le rend parfois un tout petit peu prévisible pour les connaisseurs du genre ou des références de Nolan. Car outre 2001, dont on vous rabâchera les oreilles jusqu’à étouffement comme si c’était le seul film de science-fiction de ces 50 dernières années, Christopher Nolan a été profondément marqué par un autre film de S-F, Le Trou Noir (The Black Hole), réalisé par Gary Nelson pour le studio Disney en 1979 et qui racontait les aventures d’un groupe d’astronautes dans l’espace face à un trou noir avant de devoir inévitablement le traverser. On songe aussi à 3001, L’Odyssée Finale, ultime opus d’Arthur C. Clarke dont il partage des points communs très étonnants. Peut-être plus encore qu’avec 2001, les points de concordance avec ce film (oublié par l’inconscient populaire) et ce livre (totalement inconnu du grand public) se font nombreux, et jamais affichés comme des hommages conscients ou des références gratuites, mais plutôt un travail de ré-appropriation de certains éléments pour mieux servir une histoire qui s’en éloigne. Comme chez le Disney, les velléités plus ou moins réalistes du postulat de départ sont rompues par une licence artistique pure lorsque nous entrons dans le trou noir. Ce qui se déroule au-delà devra faire l’étude d’analyses plurielles, et probablement contradictoires, quand bien même Nolan donne clefs en main les  significations de son récit. Mais qu’importe, car le ressenti de l’expérience cinématographique prend le pas sur une découverte qu’on ne réalise qu’une fois le film terminé : nous avons assisté à quelque chose qui n’avait jamais été montré avant au Cinéma. Du moins, pas sous cette forme.

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A la manière d’un Shining qui parvenait à traduire en termes spatiaux cinématographiques propres la mémoire sous la forme de l’Overlook Hotel, Interstellar innove. Car pour la première fois dans un film, le concept même du temps est mis-en-scène comme un espace aux proportions infinies. Un véritable décor de Cinéma à 5 dimensions, quasi-indescriptible, et qui démontre une nouvelle fois que nous sommes loin d’avoir écorché la surface du champ des possibles de la science-fiction au Cinéma. Et alors qu’on navigue au cœur même de la science la plus complexe possible, nous ne sommes jamais perdus, car toujours rattachés aux personnages, à leurs arcs et leurs émotions. En termes d’ambitions de mise-en-scène, ça se pose là, et surtout ça marche. Plus loin va la science du film, plus l’empathie est là, comme si les mathématiques et la poésie se réconciliaient en un seul langage harmonieux dans la beauté du cosmos.

INTERSTELLARAlors, non, Interstellar n’est pas un film parfait. Ce n’est pas l’œuvre d’un perfectionniste, la plupart des dialogues et des scènes terriennes sont filmées sans artifices, même si portées par une direction de la photo extraordinaire, ce qui n’est pas la même chose. Le film n’est pas aussi mystérieux et complexe qu’il pourrait sembler l’être, il cède à des facilités scénaristiques terriblement casse-gueules, prend quelques raccourcis un peu durs à avaler et manque du coup régulièrement de peu de perdre son élégant équilibre. Vous ne trouverez pas ici de plans-séquences ambitieux, et les scènes les plus spectaculaires aussi magnifiques soient-elles ne sont pas les plus visuellement folles qu’on ait pu voir. Certes. Tout ceci est vrai. Mais pour un film imparfait, c’est un tour de force qui impose l’admiration.

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Aujourd’hui, quel autre réalisateur avec de tels budgets peut prétendre à vouloir autant relever le niveau que Nolan ? Où sont donc ces autres grands architectes d’Hollywood qui défendent le cinéma en 2D, l’IMAX en pellicule, 70 mm rien que ça, et se battent pour faire des grands films à l’ancienne avec toute la démesure que permet l’industrie sans passer ni par le formatage ni par une franchise ? Où sont ces grands humanistes de réalisateurs qui inspirent à des générations entières de spectateurs le goût de l’aventure et donc de l’émancipation à travers des histoires originales à de telles échelles ? Nolan est seul et règne par défaut sur un domaine immense.

L’expérience d’un grand cinéma populaire avant tout humain que propose Interstellar rend active la participation du spectateur, sans le prendre par la main pour lui marteler son propos, afin qu’il trouve sur son seul mérite par la réflexion et l’émotion son plus beau trésor : l’illumination.

FICHE FILM
 
Synopsis

Alors que la vie sur Terre touche à sa fin, un groupe d’explorateurs s’attelle à la mission la plus importante de l’histoire de l’humanité : franchir les limites de notre galaxie pour savoir si l’homme peut vivre sur une autre planète…