Inside Llewyn Davis (Joel et Ethan Coen, 2013)

de le 19/05/2013
 
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Même s’il y a toujours plusieurs veines dans le cinéma des frères Coen, leur œuvre toute entière est faite de films qui dynamitent les genres tout en se faisant écho de l’état du monde comme personne d’autre n’en est capable. Et si Inside Llewyn Davis ressemblait sur le papier à un gentil voyage folk autour d’un musicien raté, le résultat est tout bonnement prodigieux. Les frangins de Minneapolis déploient toute la science de leur cinéma pour construire une odyssée intérieure musicale, comme un road-movie qui voit ses codes explosés, toujours sur la frontière entre l’humour et le drame. Et s’ils ont multiplié les grands films depuis 1991, marquant au fer rouge leur statut d’auteurs majeurs de notre temps, ils ne s’étaient plus autant rapprochés de la perfection Barton Fink depuis quelques années.

Si on voulait ranger Inside Llewyn Davis dans un cadre bien précis et simple, il se situerait entre la comédie dépressive et le road-movie. En réalité, le seizième long métrage des frères Coen brasse quantité de genres. Le point de départ se situe dans une veine plutôt comique il est vrai, doublée d’un discours social fondamental sur la condition d’artiste. Il ne s’agit là que des premières pierres de cet édifice gigantesque qu’ils bâtissent pendant près de deux heures. Disons qu’il s’agit simplement de la rampe de lancement. Un musicien en galère qui tire la gueule en permanence squatte les canapés des uns et des autres, fil rouge d’un récit fait de rencontres surprenantes, fantaisistes, tragiques, et réminiscence du grand genre américain des années 60, le road-movie. Des années 60 qui sont par ailleurs l’environnement du film, une décennie qui aurait parfaitement convenu à la liberté et la folie créatrice des frères Coen, auteurs un brin désabusés au regard lucide sur le monde qui les entoure. Un des motifs principaux d’Inside Llewyn Davis concerne la condition d’artiste. La passion comme moteur ou la nécessité de remplir son frigo, la liberté de création ou l’abandon à des productions calibrées et cadrées, le lien entre le personnage de Llewyn Davis et les réalisateurs sonne comme une évidence, eux qui n’ont jamais cédé aux sirènes des grosses productions faciles. De sirènes il en est d’ailleurs largement question car treize ans après  O’ Brother, Homère et son Odyssée s’invitent à nouveau à la table des Coen. Une odyssée à la fois physique et mentale, car se projettent sur l’écran les images directement issues de l’esprit de Llewyn Davis. Le trouble entre réalité et fantasme n’avait plus été si présent dans leur cinéma depuis Barton Fink, un chef d’œuvre avec lequel  Inside Llewyn Davis entretient un rapport tout particulier.

Inside Llewyn Davis 1

Un rapport qui ne se limite pas à son évocation d’un milieu artistique à travers un artiste en crise. Inside Llewyn Davis est en effet propulsé par le côté sombre de son personnage qui donne lieu à des séquences presque effrayantes. On y retrouve le motif de l’isolation, les couloirs captés par des cadres qui les rendent infinis et monstrueux, comme si Llewyn Davis évoluait dans un monde qui serait la projection mentale de ses angoisses. Dans cette idée, l’univers de Kafka n’est jamais loin, le monde d’Inside Llewyn Davis semble avaler les individus qui luttent pour exister hors de la masse humaine. Il ne faut pas s’y tromper, le titre n’est pas mensonger, il est question d’évoluer à l’intérieur du monde de Llewyn Davis, un monde cruel de loser magnifique, anti-héros à la fois flamboyant et transparent, un des grands personnages de l’univers des frères Coen. Un personnage qui évolue entre différentes strates tout en restant cohérent du début à la fin. D’abord héros burlesque, au parcours fait de gags toujours justes dans les instants de malaise qu’ils exploitent, confronté à des situations surréalistes qui renvoient à la période Fargo et The Big Lebowski au niveau du ton humoristique employé. Cela pour créer une ambiance ambivalente, entre la légèreté de la comédie et quelque chose de beaucoup plus grave, comme signe de la fin d’une existence. Le personnage de Llewyn Davis est ainsi embarqué dans son odyssée construite comme une succession de réveils comme autant de ruptures dans la narration. Les frères Coen se gardent bien d’illustrer ses rêves, limpides compte tenu de la nature du personnage, mais ouvrent chaque séquence sur Oscar Isaac ouvrant les yeux après une période de sommeil plus ou moins prolongée. L’artifice sème le trouble quant au rapport au réel qu’entretient le film. Une sensation encore renforcée par l’utilisation de ces plans écrasant le personnage, souvent isolé et perdu, les personnages fantasques (la famille Gorfein et leurs invités comme autant de clones et symboles d’une certaine idée de la judéité, John Goodman en homme de pouvoir héroïnomane, Garrett Hedlund en valet mutique s’éveillant tout à coup à la lecture de paroles de chanson surréalistes…) et cette incroyable séquence d’ouverture à la fois violente et mystérieuse. Les frères Coen reproduisent ici des motifs qui leur sont propres, se citant bien volontiers, tout en déployant un procédé de mise en scène qui sublime leur narration.

Inside Llewyn Davis 2

Des metteurs en scène qui maitrisent leur sujet, cela se traduit dans les faits par la fluidité de leur narration, qui transforme le film en une boucle temporelle d’une cohérence absolue tout en donnant un sens nouveau à des images qui paraissaient évidentes. C’est également l’assurance nécessaire pour ne rien souligner plus que de raison et faire confiance à l’intelligence du spectateur. Concrètement, ils n’ont pas besoin d’utiliser les flashbacks, la voix off, ou quoi que ce soit pour dresser le portrait de leurs personnages et signifier leur relation : l’intelligence de leur découpage suffit amplement, autant que la précision de leurs cadres. Il y a d’ailleurs dans Inside Llewyn Davis un certain renouvellement visuel qui passe notamment par la photographie, sublime dans son utilisation de la lumière diffuse par Bruno Delbonnel (qui a remplacé au pied levé Roger Deakins occupé sur Skyfall) et qui participe également à la création d’une ambiance cotonneuse, comme si tout cela n’était qu’un rêve. Les frères Coen utilisent les 60’s pour mieux parler du monde d’aujourd’hui et captent avec une finesse inouïe le mal-être de l’artiste. Collection d’angoisses, de coups du sort et de coups de cœur, Inside Llewyn Davis transforme la technique de ses réalisateurs en vecteur d’émotions diverses et variées. On rit énormément devant ce film à l’humour percutant, mais on finit par rire jaune tant la rigolade est en permanence mise en veille par la mélancolie et l’angoisse du personnage. Une sorte de portrait lucide de ce qu’est une vie, et qui passe par des rencontres forgeant l’être, par des désillusions et des responsabilités à assumer ou non, par la part d’imaginaire nécessaire à s’évader de la grisaille. Le tout emmené par un héros et son guide sous forme de chat roux particulièrement taquin, à la fois témoin et moteur dramatique de ce récit rythmé par la musique folk. Une musique qui est elle-même entre deux eaux, à la fois entrainante et mélancolique. A ce titre, les séquences musicales du film sont de pures merveilles (dont un trio avec Justin Timberlake et Adam Driver, excellents tous les deux, ou encore avec Carey Mulligan dans sa plus belle composition à ce jour), avec en point d’orgue cette double scène de concert par Oscar Isaac, choix de casting aussi audacieux que génial au passage, à la fois d’une beauté renversante et produisant une émotion très pure. Inside Llewyn Davis, odyssée musicale et mentale, s’impose comme un des sommets de la carrière des frères Coen.

FICHE FILM
 
Synopsis

INSIDE LLEWYN DAVIS raconte une semaine de la vie d'un jeune chanteur de folk dans l'univers musical de Greenwich Village en 1961.

Llewyn Davis est à la croisée des chemins. Alors qu'un hiver rigoureux sévit sur New York, le jeune homme, sa guitare à la main, lutte pour gagner sa vie comme musicien, et affronte des obstacles qui semblent insurmontables -- à commencer par ceux qu'il se crée lui-même. Il ne survit que grâce à l'aide que lui apportent des amis ou des inconnus, en acceptant n'importe quel petit boulot. Des cafés du Village à un club désert de Chicago, ses mésaventures le conduisent jusqu'à une audition pour le géant de la musique Bud Grossman -- avant de retourner là d'où il vient...