Inherent Vice (Paul Thomas Anderson, 2014)

de le 08/03/2015
 
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Deux ans après avoir troublé son public avec The Master, le cinéaste Paul Thomas Anderson livre avec Inherent Vice son œuvre la plus imperméable. Souffrant de longueurs et perdant sciemment son spectateur dans les méandres d’une enquête policière dans le Los Angeles de 1970. Un film profond mais opaque, intelligent mais incompréhensible, accompli mais décevant.

Inherent Vice 1Insaisissable serait le meilleur mot pour qualifier le cinéaste américain Paul Thomas Anderson. À la fois atypique et responsable de films intemporels, ce dernier ne cesse d’éblouir ses pairs, tout en jalonnant son parcours de multiples nominations aux Oscars. Si There Will Be Blood avait touché un sommet de sa mise ne scène et The Master un possible essoufflement par un long-métrage déstabilisant pour le grand public, Inherent Vice marque sans doute la première faille dans cette filmographie de perfectionniste. Un premier vice caché, en quelque sorte, si l’on en suit la traduction. Il serait cependant hâtif et injuste de qualifier son dernier film de raté comme seul jugement. Pour mieux comprendre cette terrible impression de longueur qu’il donne au final, il faut aller creuser plus en profondeur dans ce film aux fondations riches et à l’architecture complexe.

Inherent Vice 2

Paul Thomas Anderson semble s’être fait dévorer, petit à petit, par l’œuvre colossale dont il est le créateur. Inhérent Vice n’est pas un film à part. Il tient toute sa place dans l’ensemble des long-métrages du cinéaste, partageant pareillement ses obsessions et ses références, notamment au cinéma de Robert Altman. Si la bande-annonce d’Inherent Vice paraissait alléchante, cela tenait sans doute du fait, profondément hors sujet, que Paul Thomas Anderson se soit lancé dans une comédie, en nous donnant le sentiment d’un potentiel clone de The Big Lebowski. Avec Joaquin Phoenix en tête de gondole d’un casting solide (Katherine Waterston, Josh Brolin, Owen Wilson…), cette entreprise farfelue d’adaptation du roman éponyme de Thomas Pynchon reprenait les grandes lignes du film des frères Coen avec une enquête menée par un homme apathique et déconnecté de la réalité et qui va devoir se confronter à des personnes influentes dans les hautes sphères de la société américaine. Or, le rapprochement avec The Big Lebowski s’arrête là. On s’était bien gardé de nous dire que l’essentiel des moments comiques de ce film de 2h30 étaient rassemblés dans cette bande-annonce de moins de trois minutes.

INHERENT VICEEn effet, si vous vous attendez à une comédie où le rire est garanti par minute, passez votre chemin. Paul Thomas Anderson n’a rien perdu de sa passion pour les drames puissants et son Inherent Vice se rajoute à sa prestigieuse liste. Son dernier film traite de la fin d’une époque, celle des années 1960 avec Woodstock, les droits civiques et les premiers pas sur la Lune. C’était une époque bénie où tout semblait possible aux États-Unis. S’ouvrant en 1970, Inherent Vice est sur la fin de cette innocence avec le début de l’ère Nixon, du Vietnam et de la crise pétrolière qui s’annonce. Un désenchantement qui s’exprime à travers le personnage lunaire de “Doc” Sportello, dont les confrontations avec le monde moderne en place se retournent toujours contre lui dans une violence physique ou psychologique. Ainsi, les quelques gags ou séquences comiques se réduiront comme peau de chagrin sur toute la durée du long-métrage, ne laissant rire, que par moments sporadiques, un public qui n’attendait que cela.

INHERENT VICE

Oubliez également les propos qualifiant le film de “trip” ou de “psychédélique”. À l’instar de The Master, Paul Thomas Anderson nous propose une expérience similaire avec Inherent Vice. Par sa mise en scène, le cinéaste nous transpose au sein de la vision de Joaquin Phoenix en nous perdant sous une avalanche de noms et d’informations dans son premier acte ou bien le choix de certaines ellipses et flashbacks lancinants sur du Neil Young. Inherent Vice n’a rien d’un trip visuel où l’on croiserait le Dude volant sur son tapis au-dessus des rues de Los Angeles. La drogue n’a plus cet effet récréatif qu’elle avait dans les années 1960. Pour Doc, c’est son principal produit de consommation, alors que ses rares effets hallucinatoires à l’écran sont plutôt inquiétants. La fin de la communauté imaginée par les hippies est remplacée par la quête d’individualisme, représentée par la recherche d’échappatoire à cette réalité oppressante. Tous sont mal à l’aise et chacun pense trouver son exutoire dans la violence de la force de l’État, dans un asile psychiatrique très semblable à un centre de l’église de scientologie ou bien en disparaissant, tout simplement, sans laisser de trace.

INHERENT VICEOn pourrait en écrire encore bien davantage sur Inherent Vice. Ainsi sont faits les films écrits et réalisés par Paul Thomas Anderson, que l’on peut voir et revoir à l’infini en leur découvrant à chaque fois une nouvelle lecture. Pourtant, aussi belles que soient la photographie Robert Elswit ou la bande originale de Jonny Greenwood, Inherent Vice n’en reste pas moins un film interminable. Poussant plus loin sa volonté de nous immerger dans l’esprit de Joaquin Phoenix, Paul Thomas Anderson en a oublié de donner un rythme digeste à son œuvre pour les spectateurs qui y seraient confrontés sans y être préparés. Malgré sa richesse et sa profondeur, son dernier long-métrage apparaît comme une déception, ne semblant pas à la hauteur vertigineuse à laquelle le cinéaste américain nous avait habitués jusque là. Inherent Vice apparaît alors comme le résultat d’une incompréhension mutuelle entre les attentes d’un public envers un auteur consumé par ses obsessions.

FICHE FILM
 
Synopsis

L'ex-petite amie du détective privé Doc Sportello surgit un beau jour, en lui racontant qu'elle est tombée amoureuse d'un promoteur immobilier milliardaire : elle craint que l'épouse de ce dernier et son amant ne conspirent tous les deux pour faire interner le milliardaire… Mais ce n'est pas si simple…
C'est la toute fin des psychédéliques années 60, et la paranoïa règne en maître. Doc sait bien que, tout comme "trip" ou "démentiel", "amour" est l'un de ces mots galvaudés à force d'être utilisés – sauf que celui-là n'attire que les ennuis.