Impitoyable (Clint Eastwood, 1992)

de le 20/06/2017
 
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Il n’y a pas de genre qui ait eu de plus belles funérailles que le western, enterré successivement par John Ford, Sergio Leone, Sam Peckinpah puis Clint Eastwood. Impitoyable, c’est davantage que la synthèse de travaux de grands maîtres : c’est un dépassement qui est néanmoins d’une simplicité bouleversante, accomplissement de près de vingt ans pour Clint Eastwood. Film absolu du dernier des géants de l’Americana, c’est le paroxysme du western, transcendant les enjeux de la Frontière, vers des questions universelle et toujours moderne sur la communauté, la violence et le besoin de héros, coûte que coûte.

C’était le quatrième western réalisé par Eastwood, et ce serait son dernier. Vingt-cinq ans après, le genre ne s’est toujours pas remis d’Impitoyable. Les beaux efforts crépusculaires, plus tardifs, de Kevin Costner (Open Range) et Tommy Lee Jones (The Homesman) en sont aussi la preuve, de par leur héritage et le complément de regard qu’ils offrent sur l’Amérique. C’est là évidemment tout le centre du cinéma eastwoodien, à la fois patriote et critique, génial parce qu’ambivalent. Tous les westerns de Clint Eastwood forment une longue réflexion sur la communauté, élément matriciel de la mythologie de la Frontière. Dans L’Homme des hautes plaines, elle est faible, pathétique, vide de sens et d’objectif. Dans Josey Wales, hors-la-loi, il s’agit davantage de la construire, alors que dans Pale Rider, le cavalier solitaire il faut enfin la défendre. Enfin, Impitoyable est une variante, une altération de la communauté : elle est devenue autonome voire fructueuse, mais tyrannique par nécessité, par conséquent déviant de l’idéal américain. C’est la trajectoire toute entière du continent qui se reflète dans le western eastwoodien.

Dans la ville de Big Whiskey, c’est le shérif Little Bill Daggett (Gene Hackman) qui fait la loi, dictateur dans le sens romain du terme : il ne dirige ni par goût du pouvoir ou appât du gain, simplement pour préserver la pérennité des lieux. Son enjeu personnel est d’ailleurs innocent, puisqu’il ne souhaite qu’une maison au bord du lac – maison qu’il construit par ailleurs lui-même – pour rêvasser sous le porche durant ses vieux jours. Sa petite oligarchie avec ses adjoints façonne presque une idylle : il ne semble y avoir guère de crime à Big Whiskey, puisque les armes y sont proscrites (autre détail contrevenant aux principes américains), et le seul qui est commis, moteur de l’intrigue, est le fait de cow-boys, des barbares étrangers. Lorsque ces pauvres types tailladent une prostituée et que la peine de mort est réclamée, Little Bill préfère nuancer en précisant que déjà trop de sang a coulé. La communauté a davantage intérêt à trouver une forme de compensations qui dépasse le cadre de la vengeance : ce sera donc une poignée de chevaux. Big Whiskey est à certains égard une contre-utopie westernienne, où la rationalité déshumanisée et liberticide permet néanmoins à la petite cité de survivre, voire, même, de se développer.

En réfléchissant à l’usage du mal, de l’amoral, Eastwood poursuit une tradition du « western de salauds » si l’on puit dire, déjà bien théorisé dans La Horde sauvage, ou même préalablement dans 40 Tueurs de Samuel Fuller. Il y juxtapose cependant une autre nuance, celle du « western de simplets » façon John McCabe de Robert Altman ou Deux hommes dans l’Ouest de Blake Edwards, où la communauté, l’Ouest et ses rêves se construisent puis s’autodétruisent selon les mésaventures de cowboys un brin loosers sur les bords. Impitoyable fait se côtoyer un grotesque presque innocent – les élucubrations britannico-royalistes d’English Bob (Richard Harris) – à des humiliations terrifiantes. La déconstruction (parfois même physique) des héros obsède Eastwood depuis longtemps (c’était, après tout, déjà le cas dans Les Proies, sortant la même année que L’Inspecteur Harry), mais il fallait ici qu’il mature pour le rôle : il attendit plus de dix ans afin d’avoir l’âge adéquat qui lui permettrait enfin de faire traîner ce vieux cowboy dans la boue et par des cochons, peu capable de remonter sur une selle (comme, déjà, Robert Ryan dans La Horde sauvage), encore moins de se défendre (il ne coupe pas au passage à tabac).

Démanteler le héros, c’est aussi désassembler la légende – celle que l’Ouest imprime. William Munny (Clint Eastwood) était l’un des alias de Billy le Kid. Quelque chose ne correspond pas au niveau des dates, et pourtant le scénario de David Webb Peoples s’amuse à générer une confusion chez le personnage du tueur de femmes et d’enfants. Les cartons introductifs et finaux donnent au film un ton à mi-chemin entre la chronique et un récit mythologique. Mais le cinéma d’Eastwood est terrien (parfois au sens propre), il s’installe systématiquement entre Enfer et Paradis, dans des zones de gris qui ont fait son succès depuis Un Frisson dans la nuit. C’est déjà ce que programme le premier plan du film ; c’est aussi ainsi qu’il conclut le métrage : un plan fordien que n’aurait pas renié Peckinpah, mais dont la teneur eastwoodienne, simple, mélancolique, tragique, est indéniable.

Le cinéma d’Eastwood a toujours été remarquable dans les détails, les seconds et petits rôles. Ici, deux font la plus grande différence : W.W. Beauchamp (Saul Rubinek), biographe d’English Bob, et le “Schofield Kid” (Jaimz Woolvett), jeune gâchette facile qui se fantasme justement en Billy le Kid. Ils cristallisent la mythologie du western : le premier l’écrit, le second en est le consommateur, ultimement la victime désillusionnée, à l’instar de Bob dans L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Le western, comme le film noir, est un genre profondément conditionné par la violence, qu’elle soit physique ou morale. Après tout, ce qui le symbolise avant tout, outre les chapeaux et les cheveux, c’est le Colt – au nom très ironique de Peacemaker – “Pacificateur”. La violence est importante, chez Eastwood, car elle a toujours connu un parcours entre sublimation autant inquiétante que critique chez ses mentors Sergio Leone ou Don Siegel, et dégoût relatif chez son maître fordien. Ce que construit Beauchamp, dans ses récits épiques sur le “Duc de la mort” (détourné par Little Bill en “Duck de la mort” – encore une nouvelle proximité entre grotesque et funeste), davantage que l’iconisation de son héros, c’est l’apologie d’une violence presque romantique, celle des chevaliers des grands espaces qui volent au secours des dames en détresse. C’est construire, en quelques sortes, l’inéluctable violence du territoire américain.

Ces deux personnages ont deux séquences qui sont les réels centres de gravité (au figuré comme au propre) du film. Alors que Little Bill s’amuse à démanteler la légende d’English Bob, alcoolique, lâche et piètre tireur, devant son propre biographe, il propose à ce dernier une arme chargée. L’espace de quelques instants, Beauchamp a l’occasion justement d’user de la violence qui fait son succès pour tuer Little Bill. Le cinéma d’Eastwood est là à son paroxysme : il n’est plus que simplicité des plans, de la lumière, du montage sans musique, laissant vivre la tension au travers des acteurs. Beauchamp se ravise… mais propose l’arme à English Bob, misérablement terré derrière les barreaux de sa cellule. Tenté, il ne saisit pas l’occasion non plus. Dans la même séquence, Eastwood fait déconstruire, au travers de Little Bill, une séquence de fusillade : les cowboys qui dégainent trop rapidement tirent mal, se tirent dessus ou paniquent et font n’importe quoi. Avec une précision effarante, il programme déjà sa fusillade finale qui, en un certain sens, bouscule d’emblée nombre de conventions dans son rythme longuet, ses échanges de coup de feu approximatifs et son refus de lisibilité globale. Autant pour Eastwood que pour David Webb Peoples, il y a une forme d’admiration pour Little Bill, dont le point de vue se vaut et les enseignements sont précieux ; à peu de choses près, il aurait pu être le héros du film, d’autant que comme le rappelle le réalisateur “il a la loi de son côté”.

La seconde séquence, avec le Schofield Kid, a lieu plus tard, après que lui et William Munny aient assassiné – lâchement – leur seconde victime aux toilettes. Dans le western, il y a tout un rituel autour de l’honneur de la mort et de l’acte de tuer, érigé notamment par John Wayne qui a toujours refusé les meurtres lâches ou dans le dos, jusqu’à même son dernier film, Le Dernier des géants*, de Don Siegel justement, où jusqu’à la fin, Wayne ne s’est pas plié aux souhaits du réalisateur qui voulait justement nuancer une dernière fois ce portrait. Ici, la mort est dégoûtante, que ce soit justement ce pauvre bougre qui allait au petit coin, ou, préalablement, son acolyte, blessé à mort dans une embuscade et geignant en se vidant de son sang. Ceci aura déjà fait rebrousser chemin à Ned Logan (Morgan Freeman), ami de Munny, peu enclin à renouer avec un passé funeste et traumatisant. C’est au tour du Kid d’avoir des scrupules, avant que Munny ne donne ultimement le ton de la scène et assène “C’est quelque chose, de tuer un homme. C’est lui ôter tout ce qu’il a eu, tout ce qu’il pourrait avoir”. En une phrase, Eastwood nuance voire contredit toute l’image qui lui a été collée à la peau, qui le poursuit encore, d’homme de violence et très enclin à la peine de mort : à croire, par ailleurs, que le plus tardif requiem Présumé Coupable a été oublié.

Dans son dernier acte en forme de vigilante, Eastwood fait revenir l’ombre du fantastique, avec laquelle il a régulièrement flirté depuis L’Homme des hautes plaines. Sa clôture du western n’est plus un simple rituel ou un hommage, mais un cauchemar éveillé où le démon l’emporte. C’est la musique de Lennie Niehaus qui donne cette fois-ci le ton, avec ses cordes lancinantes, caverneuses, comme sorties d’un ancien film d’horreur. Elles renouent enfin avec la sublime ballade mélancolique qu’est le thème du film. Reste à William Munny, littéralement la mort dans l’âme, de retourner chez lui et d’oublier, une nouvelle fois. Nous autres spectateurs n’oublions pas, et méditons encore afin de savoir qui, réellement, dans Impitoyable, étaient les salauds… et surtout qui était les bons. Si tant est qu’il en existe encore.

Impitoyable, présenté à Cannes Classics, ressort en version restaurée 4K le 21 juin 2017 au cinéma, distribué par Warner Bros. France.


* Tiré du roman The Shootist de Glendon Swarthout qui a grandement inspiré le scénariste David Webb Peoples.

FICHE FILM
 
Synopsis

Kansas 1880. William Munny, redoutable hors-la-loi reconverti dans l'élevage va, à la demande d'un jeune tueur, reprendre du service pour venger une prostituée défigurée par un cow-boy sadique.