I Am Not Your Negro (Raoul Peck, 2016)

de le 09/05/2017
 
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À travers les mots de James Baldwin, Raoul Peck démontre dans son documentaire la puissance de la réflexion de l’écrivain sur le racisme, car plutôt que de le condamné trop facilement, il creuse en profondeur et avec justesse dans sa nature complexe pour en comprendre son origine. Une œuvre nécessaire et cruelle d’actualité.

La liste nécrologique s’allonge, de jour en jour aux États-Unis. Le nombre de citoyens afro-américains ne cesse d’augmenter, notamment par la faute de policiers “trop zélés”, affirment certains médias. Mais lorsque ces morts défraient la chronique, le déroulement est inlassablement le même. Déclaration officielle, protestations, révélations compromettantes nous orientant sans détour vers un crime raciste, explosions de colère dans la population de ces blocks abandonnés à la ghettoïsation communautaire. Des séquences qui devraient être anachroniques quand on remonte les décennies, jusqu’à l’époque où furent signés les droits civiques et l’abrogation des dernières lois ségrégationnistes. Tous les états-uniens, quelque soit leur couleur de peau, devaient être alors égaux. Comment peut-on encore aujourd’hui assister à l’embrasement de ces quartiers avec des scènes de quasi guerre civile, dans ce cas ?

Plutôt que d’aller chercher un énième martyr de l’histoire violente de la lutte des Afro-américains pour l’égalité à l’image des ses confrères de la fiction, le réalisateur Raoul Peck s’est attribué la pensée de l’écrivain James Baldwin pour son nouveau documentaire intitulé I Am Not Your Negro. Plus qu’un auteur de talent, Baldwin fut aussi contemporain des combats de Malcolm X et du pasteur Martin Luther King Jr. Il était même un intime de ces deux grandes figures de l’Histoire, tout court. Il assistera impuissant comme le reste de l’Amérique à leurs disparitions brutales, lâchement assassinés pour leurs convictions et de l’espoir qu’ils représentaient, suivants le meurtre de Medgar Evers, star du football américain tuée le 12 juin 1963. James Baldwin était surtout un rhétoricien hors pair, en particulier sur les plateaux de télévision. Ses arguments, clairs et concis, étaient systématiquement imparables et le court silence du présentateur (blanc, est-il besoin de le précisé dans les années 1960 ?) était la plus belle preuve de leur efficacité. I Am Not Your Negro est tiré de la trentaine de pages d’un manuscrit inachevé de Baldwin dans lequel l’écrivain cherchait à déterminer les raisons de la persistance du racisme aux États-Unis, tant d’années après la fin de l’esclavage.

Le ton solennel de Samuel L. Jackson en version originale (celui de Joey Starr en version française) sur les mots de James Baldwin donne une force brute au film de Raoul Peck. Gravité, dépit, colère, tant d’émotions y seraient applicables. Surtout que ce terrible problème de société provoque encore des morts et n’est pas prêt de se résoudre pacifiquement. Cependant, tandis que l’essentiel des long-métrages, notamment célébrés par le lointain Hollywood, ne font que dénoncer bêtement le racisme, le documentaire de Peck fait une plongée vertigineuse dans la psyché pour le comprendre. Alors, pourquoi ? Pourquoi le racisme est-il toujours aussi vivace de nos jours ? À suivre James Baldwin, aujourd’hui ou hier, sa théorie se démontre sur nos sociétés construites sur ce rapport ancestral de dominants/dominés. Or ce « nègre » qu’il dit ne pas être est un archétype de dominé, construit par les dominants. D’abord par besoin, ces derniers le maintiennent ensuite pour se rassurer eux-mêmes, par peur de leur propre décadence et d’être un jour les dominés. Alors, l’homme noir aux États-Unis qui apparaît pour la première fois à la télévision ou dans des publicités est souriant, sympathique, serviable, faible. Car s’il représentait la force, la liberté et le savoir, il deviendrait aussi un possible concurrent à sa domination de la société.

Mais James Baldwin, comme tout américain qui se respecte a comme héros des personnages de l’Amérique conquérante. Le cowboy John Wayne marque sa jeunesse, mais les valeurs qu’il véhicule et la figure qu’il présente sur le grand écran se révèlera incompatible avec son destin d’homme noir aux États-Unis. Un Afro-américain ne peut-il devenir un américain comme les autres ? Bâti autour des morts d’Evers, Malcolm X et King, I Am Not Your Negro est vibrant d’émotion et aussi glaçant d’actualité. Il reste un documentaire très (sans doute trop) contemporain, associé aux dernières victimes des années les plus récentes. Le montage des images d’archives n’accorde que peu de temps aux événements intermédiaires entre les années 1960 et 2010, en particulier aux émeutes de Los Angeles de 1992, résumées à quelques minutes insoutenables du tabassage de Rodney King par des policiers. Pétri du bon sens de James Baldwin et son éternel optimisme, le réalisme du film de Raoul Peck nous rappelle néanmoins que les États-Unis de 2017 n’augurent rien de bon. Et si la force que détient l’État n’est plus là pour protéger ses concitoyens, mais seulement pour maintenir un ordre violent, imposé par une caste au pouvoir, alors il est à craindre pour l’avenir de ces minorités dans cette société américaine loin d’être apaisée.

FICHE FILM
 
Synopsis

À travers les propos et les écrits de l’écrivain noir américain James Baldwin, Raoul Peck propose un film qui revisite les luttes sociales et politiques des Afro-Américains au cours de ces dernières décennies.