Hulk (Ang Lee, 2003)

de le 30/09/2015
 
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Souvent considéré comme une très mauvaise adaptation de comics, Hulk d’Ang Lee s’avère beaucoup plus intéressant que la mauvaise réputation qu’il se traine depuis sa sortie en salles. Une œuvre remplie de défauts mais fascinante à plus d’un titre, qui aura redéfini malgré elle les canons de l’industrie cinématographique actuelle. Explications.

Hulk 1C’est en 1990 qu’une adaptation du célèbre monstre vert imaginé par Stan Lee et Jack Kirby en 1962 est envisagé par le producteur Avi Arad et l’ancienne collaboratrice de James Cameron, Gale Anne Hurd. Pendant dix ans de nombreux scénaristes (Michael France, Zak Penn, J.J. Abrams, le duo Scott Alexander – Larry Karaszewski notamment) plancheront sur différents traitements, tantôt sérieux tantôt comiques. En avril 1997 Joe Johnston est engagé à la réalisation avec son scénariste de Jumanji, Jonathan Hensleigh. Après plusieurs mois de travail le cinéaste de Rocketeer se rabat sur Ciel d’octobre. Hensleigh continuera de travailler pendant un temps sur Hulk avec l’intention d’en faire sa première réalisation. En janvier 2001 Ang Lee, tout juste auréolé du succès international de Tigre et dragon, décline la réalisation de Terminator 3 – Le soulèvement des machines pour ce projet. Sa première décision est de faire réécrire le script de Michael Tolkin (Deep Impact) et David Hayter (X-Men) par son fidèle collaborateur James Schamus également co producteur aux côté de Larry J. Franco. Schamus conserve des éléments issus des versions de Michael France (GoldenEye) et John Turman (la série The Crow).

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Billy Crudup (Presque célèbre) décline le rôle principal. Grand fan de l’adaptation télévisuelle des années 70, Eric Bana décroche le personnage de Bruce Banner après avoir impressionné le cinéaste dans Chopper d’Andrew Dominik. Jennifer Connelly accepte le rôle de Betty Ross en raison de l’aspect « psychodramatique » du scénario. Nick Nolte, qui fut attaché au projet depuis plusieurs années, incarne le père de l’anti héros, tandis que Sam Elliott et Josh Lucas rejoignent la distribution aux côtés de Lou Ferrigno et Stan Lee. Le cinéaste retrouve ses collaborateurs Frederick Elmes (Blue Velvet) et Tim Squyres. Fidèle collaborateur de Tim Burton, Rick Heinrichs se charge des décors. Ang Lee en profite pour réunir une partie de la « dream team » des effets spéciaux de Jurassic Park, le superviseur des effets visuels Dennis Muren et le responsable des effets de plateaux Michael Lantieri. La confection du monstre vert nécessitera à elle seule plus de 180 techniciens d’ILM. Tandis que le trio de KNB se charge des animatroniques et maquillages. Le tournage débute en Mars 2002 en Arizona et se poursuit entre San Fransisco et Los Angeles. Le tout dans une ambiance que Bana qualifiera de « ridiculement sérieuse. » Lors de la post production le compositeur Mychael Danna est remplacé par Danny Elfman qui conservera un morceau de son prédécesseur à l’écran.

Hulk 3À l’instar du comics dont il est l’adaptation, Hulk renoue avec L’étrange cas du docteur Jekyll et Mr Hyde de Robert Louis Stevenson, à travers la double personnalité de Bruce Banner. Le cinéaste explicite cette donnée à travers une mise en scène expérimentale et ce dès le générique narrant les expériences du père de Banner dans les 60’s. Le traumatisme refoulé de Bruce et son anomalie génétique donnent lieu à des visions symboliques : Le champignon atomique vert, l’accroissement cellulaire, Hulk derrière une glace … . Ces images traduisent les tourments intérieurs du personnage, la peur atomique et l’imagerie des comics du « Silver Age ». Dans ses meilleurs moments Hulk renvoie au psychédélisme pop cher à Jack Kirby. Qu’il s’agisse des choix chromatiques ou des cadrages. Le tout agrémenté de très belles transitions : une photo qui s’anime, le phare d’une voiture qui devient la lune, Bruce Banner adulte dans le souvenir d’enfance de Betty Ross. Des idées au service d’une histoire centrée sur la filiation tortueuse entre Bruce et son père, variation autour de l’homme absorbant. De manière détournée le cinéaste évoque ses propres problèmes familiaux, tout en payant son tribu au mythe de Frankenstein qui avait aussi inspiré la bande dessinée pour l’apparence du monstre. De plus, la première transformation du personnage dans une infirmerie est calquée sur celle de la bande dessinée.

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L’autre point fort de Hulk est l’histoire d’amour impossible entre Bruce et Betty Ross. Lee renoue avec une thématique omniprésente dans son œuvre de Garçon d’honneur à Lust, Caution en passant par Tigre et dragon ou Le secret de Brokeback Mountain. Celle d’individus ne pouvant exprimer leur amour à cause du poids d’une société, renvoyant à leur conditionnement identitaire. La relation entre Betty et son père le général Ross (Sam Elliott) fait écho à celle de Bruce et son paternel. Comme une bombe à retardement, ces relations tendues vont agir sur la férocité de Hulk et conférer au long métrage une approche adulte de son sujet, loin de l’infantilisme dans lequel il aurait pu facilement tomber. Cependant le film évite les écueils « dark and gritty » d’œuvres ultérieures comme Man of Steel ou le reboot des 4 fantastiques. En apparence différente, l’approche de Lee sur le monstre vert n’est pas sans rappeler celle de Sam Raimi sur Spider-Man, d’autant que les correspondances stylistiques entre les cinéastes d’Evil Dead et Ice Storm sont prégnantes dans leurs filmographies respectives : filiation avec les expérimentations du cinéma muet et asiatique, usage d’un faux classicisme dans leurs œuvres « intimistes », puissance visuelle et émotionnelle du mélodrame, personnages à fleurs de peau. Les expérimentations dont Lee fait preuve sur Hulk trouveront un écho dans Hotel Woodstock et L’odyssée de Pi. Par ailleurs le cinéaste en profite pour expérimenter la grammaire cinématographique : changement de format, transition dans la transition… . Au point que l’on peut voir le film comme un brouillon du futur Speed Racer des Wachowski.

Hulk 5Cependant toutes ces grandes qualités sont mises à mal par une quantité de défauts non négligeable. Si le split screen est utilisé judicieusement au détour d’une scène clé en début de métrage, il sert essentiellement à couvrir sous différents angles les mêmes scènes. Le rythme bancal dessert l’émotion. Certaines idées sont de beaux gâchis, comme le combat entre Hulk et les chiens mutants, un véritable hommage au King Kong de Cooper et Shoedsack, desservi par d’affreux character designs. Idem pour les scènes d’action, dans l’ensemble anecdotiques, en dépit de quelques fulgurances comme l’échange de regards entre le colonel Ross dans son hélicoptère et Hulk. Quant à l’interprétation elle s’avère inégale, les seconds rôles, dont l’impressionnant Nick Nolte, sont impeccables mais Josh Lucas compose un bien piètre bad guy. Si Eric Bana démontre à nouveau qu’il est un interprète sous estimé, ses phases préfigurant sa transformation peuvent irriter en raison d’un léger surjeu.

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Le film finit par donner l’impression d’un trop plein, parfois brillant, parfois indigeste qui peut laisser le spectateur de côté, faute d’une narration plus épurée susceptible d’accueillir les expérimentations du cinéaste. Le tout en dépit d’un final impressionnant qui convoque ouvertement le théâtre antique, les mythologies Grecques et animistes. Sorti le 20 juin 2003, Hulk rapporta 245 millions de dollars, dont 132 aux USA pour un budget de 137, mais les critiques furent mitigées. Avi Arad avoua publiquement détester le film, ce qui le poussa à changer de politique vis à vis de ses futures productions. D’abord en retirant la liberté artistique de Sam Raimi sur Spider-Man 3, puis en le remplaçant par Marc Webb à l’occasion d’un reboot fort dispensable, enfin en créant Marvel Studios dont il confira les rênes à son associé Kevin Feige avec le succès commercial qu’on connait. Ang Lee pensa rétrospectivement avoir fait un film beaucoup trop sérieux vis-à-vis du matériau de base. Hulk connut un reboot avec L’incroyable Hulk de Louis Leterrier avant de finir second rôle dans les deux volets de la saga Avengers qui finiront par le ridiculiser, là où Ang Lee souhaitait rendre justice à ce monument de la culture pop, héritier de toute une tradition de récits monstrueux.

Bien moins abouti que les œuvres de Sam Raimi ou Brad Bird, Hulk est une œuvre imparfaite mais attachante, dont les gros défauts ne doivent pas empêcher de voir la profession de foi cinématographique sincère d’Ang Lee à l’égard de son personnage. Une œuvre qui mérite une seconde chance.

FICHE FILM
 
Synopsis

Au cours d'une opération scientifique qui a mal tourné, le docteur Bruce Banner est exposé à une surdose de radiations nucléaires. Miraculeusement indemne, il sort néanmoins affecté de cette douloureuse expérience et développe le pouvoir de se transformer en Hulk, un monstre vert à la force surhumaine et à la rage incontrôlable. Cette créature ne se manifeste que lorsque ce dernier est soumis à une intense émotion.
Mis au ban de la société, le docteur Banner est obligé de se cacher pour ne pas faire subir aux autres sa métamorphose. Le général Ross, le père de Betty, l'ex-petite amie de Bruce, est chargé de stopper le monstre par tous les moyens. Glenn Talbot, rival scientifique de Banner, est également sur les traces de Hulk. Lorsque Betty découvre que la créature a un rapport avec les recherches du père de Bruce, elle devient la seule à pouvoir comprendre ce qu'est Hulk...