Her (Spike Jonze, 2013)

de le 08/03/2014
 
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Cinéaste rare et précieux s’exprimant essentiellement à travers le format court, Spike Jonze revient sur grand écran quatre ans après l’exceptionnel Max et les maximonstres. Un retour littéralement touché par la grâce avec Her, fable amoureuse sur fond de douce dystopie, film sensible et sensitif qui réussit là où tellement se sont cassés les dents : donner à croire à une intelligence artificielle sans forme, et à une véritable relation avec un être humain. Her est le prototype de film-concept casse-gueule qui brille par l’intelligence et la maturité de son traitement.

herDepuis Dans la peau de John Malkovich, en passant par Adaptation, Max et les maximonstres, ainsi que toute sa collection de courts métrages, Spike Jonze bâtit une œuvre singulière, follement originale et d’une sensibilité à fleur de peau. Her ne fait pas exception à la règle, tout en étant son premier film à s’imposer en tant que véritable performance, à tous les niveaux. Il s’agit cette fois de se pencher sur la relation entre l’homme et la machine, motif classique de la science-fiction, mais plus précisément d’une histoire d’amour entre un homme et un ordinateur, sujet inverse de celui de La Belle et l’ordinateur de Steve Barron, sorti dans les années 80. Une comparaison qui s’arrête là tant le film de Spike Jonze s’avère tellement original dans son traitement, sorte de film-monde qui n’en a pas l’air.

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La réussite de Her tient dans une sorte de travail d’alchimiste, en étant sans cesse sur la brèche, mais sans jamais franchir la barrière du mauvais goût. Le film est une succession de scènes qui auraient pu ruiner tout le propos, qui auraient pu transformer cette merveille en une énième romance sans intérêt et complètement niaise. Sauf que Spike Jonze tient la recette parfaite et peut ainsi tout se permettre. Des longues séquences d’errance, la discussion avec l’amie de toujours, être aimé platoniquement mais avec lequel la relation ne peut aboutir, séduction un peu pataude, maladresses de la découverte de l’autre, phone sex, batifolage au bord de la mer, danse bébête au milieu de la foule… absolument tout pouvait donner lieu à quelque chose de ridicule, de risible. Mais Spike Jonze a de sérieux atouts en poche. Tout d’abord, il aime profondément ses personnages, tous ses personnages, de celui qui habite chaque plan à celui qui sera croisé un quart de seconde. Ensuite, il ne prend aucun recul avec son sujet et le traite avec un premier degré total. Cette approche fait qu’il est impossible pour le spectateur d’éviter l’identification au personnage, car même s’il cristallise une somme de maux de notre temps, les différentes strates qui le composent s’adressent directement et de façon très singulière au public. Mais pour qu’un tel dispositif fonctionne, il s’agit d’une science très complexe.

HEREn effet, tout le dispositif est tellement fragile que chaque pilier est essentiel pour que l’ensemble de s’effondre pas. Il est tout d’abord essentiel que le spectateur ne remette jamais en cause le statut de « probable » de ce qu’il voit à l’écran. Et cela va de la cohérence de l’univers futuriste à celle du script. Pour le premier, intelligemment, Spike Jonze fait le choix de ne pas s’appesantir sur des décors extérieurs à forte consonance futuriste, et il ancre son récit dans une approche presque contemporaine, agrémentée de quelques détails (le jeu vidéo très interactif, l’hyper-connexion des être humains avec leur oreillette vissée…) et d’un look très néo-rétro des personnages. Absolument tout a été pensé pour que cet univers soit cohérent, et donc crédible. Et cela fonctionne admirablement. Quant au script, il est d’une précision remarquable, fruit d’une écriture toujours aussi affutée et d’un montage complexe (le film a bénéficié de l’intervention de Steven Soderbergh afin de réduire la durée générale en virant des digressions inutiles dont tout un arc sur un personnage interprété par Chris Cooper).

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La seule petite faiblesse de Her, qui l’empêche d’être vraiment « parfait », tient pourtant du script. En effet, dans son dernier acte, le film finit par quelque peu laisser de côté l’aspect romance pour se concentrer sur l’autonomie de l’intelligence artificielle, perdant alors une bonne dose d’originalité dans son discours. Le film reste intéressant mais perd de sa tonalité douce-amère, et ce même si dans sa conclusion, Spike Jonze rattrape habilement le cœur de son sujet. Tout est affaire de dosage et de subtilité, y compris dans le dialogue mélancolique qu’entretient le personnage de Theodore avec le spectateur. Le film avance vraiment en permanence à la limite du too much. Trop de mélancolie, trop de sourires crispés, trop de moustache, mais il ne franchit jamais la ligne jaune et s’impose ainsi comme une sorte de petit miracle de sensibilité. Cela passe également, sans grande surprise, par l’interprétation de Joaquin Phoenix. L’acteur n’a plus vraiment besoin de prouver qu’il est l’un des tout meilleurs sur la planète, avec une palette de jeu d’une amplitude folle, mais il sort pourtant, une nouvelle fois, une prestation hallucinante. Il en faut du talent pour être ainsi de chaque plan, pour donner du corps à chaque cadre, l’habiter, le rendre vivant, et développer un véritable dialogue avec un personnage purement virtuel. A travers son personnage, solitaire, incapable de faire le deuil d’une relation puissante, hyper sensible, accro aux jeux vidéo et à youporn, il cristallise un certain état d’esprit de notre époque. Mais cela sans la moindre once de cynisme, toujours avec une vraie tendresse.

HERJoaquin Phoenix n’est d’ailleurs pas tout seul pour insuffler de la vie dans ce récit. Les apparitions d’Amy Adams, Rooney Mara, ou encore la prestation purement vocale de Scarlett Johansson, sont des moments de cinéma très forts. Her pose de vraies questions sur les relations physiques et virtuelles, notamment à travers cette scène déchirante et bizarre dans laquelle Samantha fait appel à un corps de substitution. Mais Her reste avant tout un film qui échappe à l’analyse car tout y tient de l’évidence, et particulièrement son évocation du sentiment amoureux, tout bonnement remarquable. Tout y est simple en apparence, tout y est juste, et tout y est ainsi extrêmement touchant, sans jamais transformer le film en un tire-larmes inapproprié. Cette justesse dans le trait , qui fait que tout tient de l’évidence, doit énormément à la mise en scène de Spike Jonze, très simple et pourtant très précise, sans fioritures, mais qui fait appel aux bons outils au bon moment. Et notamment l’utilisation brillante qu’il fait de la caméra subjective pour créer une sorte de matière corporelle, ainsi qu’un regard, au personnage de Samantha. C’est tout simplement brillant, merveilleusement écrit, interprété et réalisé, et c’est sans aucun doute une des plus belles histoires d’amour offertes par le cinéma depuis longtemps.

FICHE FILM
 
Synopsis

Los Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l'acquisition d'un programme informatique ultramoderne, capable de s'adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de 'Samantha', une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux…