Heli (Amat Escalante, 2013)

de le 16/05/2013
 
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Après le faux choc de Los Bastardos, Amat Escalante, disciple de Carlos Reygadas, explore un nouveau terrain avec Heli. Si le réalisateur mexicain affirme un peu plus ses choix de mise en scène, son manque de finesse reste à l’ordre du jour. Heli compose autour d’une poignée de scènes chocs un récit finalement assez banal et à la morale simpliste, souffre de tares plutôt embarrassantes, mais puise une certaine puissance dans son rapport au Mexique ainsi que dans son illustration jusqu’au-boutiste de la mécanique de la violence et de la déshumanisation. Amat Escalante ne copie plus bêtement Haneke mais compose son propre cinéma, qui ne fait pas vraiment dans la dentelle.

Los Bastardos, malgré une mise en scène déjà très maitrisée, n’était finalement qu’une baudruche assez vaine dont on ne retiendra pas grand chose, si ce n’est une dernière scène assez stupéfiante. Amat Escalante, cinéaste roublard sur de ses effets, a ceci de presque pathologique : il est à la recherche de l’image-choc, celle qui va ponctuer son récit et, avec un peu de chance, lui donner du sens. C’est toujours le cas avec Heli, film qui dépeint un Mexique des plus inhospitalier et sorte de conte au naturel qui va tenter pendant un peu moins de deux heures de reproduire quelque chose que d’autres ont déjà fait depuis bien longtemps. Comment la violence engendre-t-elle la violence, comment le mal alimente le mal, et comment l’homme se rapproche de l’animal quand il est blessé au plus profond de son être, voilà en gros le discours d’Amat Escalante qui se détache cette fois du style Haneke pour ouvrir sur quelque chose de plus mobile. Un mouvement qui s’intègre dans un dispositif pourtant inchangé, avec toujours ce goût pour le plan long et l’exploitation de l’arrière-plan. Le réalisateur est doué, dommage qu’il se perde en route.

Heli 3

Un des écueils majeurs de Heli est qu’il s’agit d’un film très prévisible, beaucoup trop pour construire une véritable tension à l’écran. Il suffit en effet d’une poignée de scènes pour comprendre le destin qui attend ces personnages. Et peu importe dès lors que le réalisateur redouble de soin pour ramener un personnage dans le récit lors du dernier acte, usant d’une belle sobriété pour traiter du trauma, avec une vraie proposition dans la narration, on a déjà compris ce qu’il cherche à nous raconter depuis longtemps. Amat Escalante est doué, sur de ses effets, mais il manque de rigueur et d’idées pour ne pas tomber dans un récit convenu. Car comme pour Los Bastardos, il est bien difficile de s’attacher ou de prêter une véritable attention à une œuvre estampillée « film choc » et qui ne propose finalement rien de nouveau, dont l’impact émotionnel se résume à une forme de dégoût éprouvé lors de quelques scènes pensées pour choquer. Amat Escalante cherche l’uppercut mais, à l’image de ce qui se passe dans son film, ses coups sonnent faux et ne font pas bien mal. Il y a dans Heli, au-delà de l’évocation de deux chiens tués très gratuitement (une constante mexicaine qui fait le lien avec le producteur et mentor Reygadas), une séquence qui apparait comme pensée en détails pour faire parler d’elle. Une séquence de torture ponctuée de poils pubiens en flamme, effet choc certes, qui non seulement n’apporte rien de particulier en terme de symbole et donc de narration, mais qui en plus marque une scission avec ce qui précédait. Car cette scène de torture, aussi puissante soit-elle dans sa construction, avec la durée des plans, la manipulation des enfants, l’inertie des femmes, est mal faite. Si Amat Escalante est doué, ce n’est pas au niveau de la direction d’acteurs. Ils sont pour la plupart tous très mauvais dans Heli, au moment de jouer une émotion ou de taper sur quelqu’un. La sensation de fake que cela donne empêche toute véritable empathie avec des personnages qui vont vivre un véritable enfer.

Heli 2

Un enfer sous forme de cycle, dans la narration qui utilise un très long flashback, autant que dans le propos qui n’est finalement qu’une illustration de plus du cycle de la violence. Le sang appelle le sang et la loi du talion reste applicable à partir du moment où un être en apparence très pur est touché. Jouer avec la morale, pourquoi pas, encore faut-il exploiter ce point de vue et en tirer quelque chose. Malheureusement, Heli reste un film très basique sur le sujet, la succession de traumatismes et d’humiliations chez à peu près tous les personnages n’ouvrant que sur une grossière réflexion et pas un propos qui s’élèverait de façon puissante. De la même façon, le discours sur le Mexique n’apporte rien de nouveau, si ce n’est la confirmation que la guerre contre les narcotrafiquants n’est qu’une illusion permettant à des flics corrompus de s’enrichir en devenant dealers. Tous pourris, on a vu discours plus intelligent. Au milieu de cette escalade, ponctuée de scènes possédant tout de même un impact conséquent, la silhouette évanescente de la petite Estela, victime collatérale qui ne cherchait que l’amour, se voyait déjà femme, et finit comme un être blessé à vie par la sauvagerie des hommes. Son personnage, presque mutique, assez troublant, donne de la consistance au film. Mais le goût d’Amat Escalante pour le grotesque, la gratuité de ses effets, son désir de choquer pour choquer, sans que cela ne produise l’effet désiré, tout cela amoindrit considérablement la portée d’Heli. Mais une chose est certaine, Amat Escalante est un cinéaste qui possède une technique formidable même s’il peine à imprimer une rythmique à son récit. Dans la composition de ses cadres, dans le mouvement qu’il y insuffle, dans sa façon d’exploiter chaque recoin de ce cadre pour y faire naître une histoire, le bonhomme possède un talent. Dommage qu’il le gâche à travers un discours aussi attendu, politiquement très correct, et un récit qui ne provoque rien si ce n’est un ennui poli doublé de quelques sursauts assez stupéfiants.

FICHE FILM
 
Synopsis

Au Mexique, la famille d’Estela, une jeune fille de 12 ans est prise dans un engrenage de violence lorsque celle-ci tombe amoureuse d’un jeune policier impliqué dans un détournement de drogue.