Sea Fog – les clandestins (Sim Seong-bo, 2014)

de le 28/10/2014
 
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Festival du Film Coréen à Paris 2014 : film d’ouverture.

Quand il n’aligne pas les chefs d’œuvres derrière la caméra, Bong Joon-ho offre ses talents de scénariste à des réalisateurs prometteurs. Après Phantom the Submarine pour Min Byeong-cheon et Antarctic Journal pour Lim Pil-seong, il participe à l’écriture et à la production de Haemoo, premier long-métrage de Sim Seong-bo, son co-scénariste sur Memories of Murder. Inspîré d’un fait réel, Sea Fog – les clandestins est un drame surpuissant qui porte bien haut la marque indélébile de son auteur.

Haemoo 1Avec le nom de Bong Joon-ho bien mis en avant, des techniciens de renom et un casting impeccable, Sea Fog – les clandestins était attendu au tournant. Et pour son premier film en tant que réalisateur, Sim Seong-bo ne déçoit pas. Au contraire, il signe ici un objet de cinéma à la fois foncièrement classique, dans la grande tradition du film catastrophe humaniste, et profondément moderne dans sa façon de varier les tonalités entre les genres dont il s’abreuve. Mais surtout, Sea Fog – les clandestins se démarque de la grande majorité de la production sud-coréenne par une galerie de personnages riche et extrêmement travaillée. Ceci afin de toucher à une émotion véritable plutôt que de s’appuyer sur des fonctions stéréotypes.

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La sagesse de l’auteur tient dans sa capacité à ne pas inscrire ses personnages dans des cases dont ils finiraient par se trouver prisonniers. Le plus bel exemple est le personnage du capitaine, incarné par le toujours plus impressionnant Kim Yoon-seok. S’il finit par faire un pacte avec le Diable et se transforme au fil des minutes en une sorte de monstre, capable des pires horreurs, ses intentions primaires sont tout à fait louables, voire carrément nobles. Il accepte de transporter des clandestins afin de sauver son bateau de pêche et son équipage. Ainsi, l’empathie est immédiate, dès les premiers instants. Ce type est profondément bon, et même un peu pathétique comme en témoigne sa réaction face à sa femme infidèle. La déstabilisation qui s’opère chez le spectateur lorsque son personnage commence à sombrer et se montre finalement à l’opposé de ce qu’il laissait croire (et le tout avec un naturel désarmant dans la narration), est un modèle du genre. Sim Seong-bo et Bong Joon-ho jouent ainsi avec les figures imposées par le genre, à savoir le drame maritime, pour bâtir leur propre langage et leur propre mythologie. Et cela fonctionne à la perfection. D’autant plus que le duo derrière Memories of Murder sait se montrer particulièrement habile pour alimenter le récit primaire de courants contestataires, voire alarmistes, concernant une certaine réalité sociale en Corée du Sud. Voire au niveau de la planète.

Haemoo 3Le capitalisme galopant qui avale les professions « artisanales », la chasse à l’immigration (d’autant plus absurde qu’il est question de coréens de Chine), la corruption des officiels… Sea Fog – les clandestins tape fort et sa noirceur quasi-totale fait mal. A travers cette tragédie, c’est la déliquescence d’une société qui se cristallise à l’écran, portée par une troupe de comédiens d’une justesse remarquable et par une mise en scène au cordeau. Sim Seong-bo fait le choix de l’énergie, une approche heurtée, essentiellement caméra à l’épaule comme pour souligner l’urgence de ce qui se déroule dans le cadre. Un ton grave qui va aller crescendo dans la tragédie mais également dans l’horreur, via un suspense parfois à la limite du soutenable. Dans cette micro-société recréée à travers l’univers du bateau, un grain de sable fait s’enrayer toute la machine et l’univers s’écroule, en appelant immédiatement aux plus bas instincts.

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Sim Seong-bo fait pourtant le choix de l’optimisme en articulant ces évènements, parfois horribles, autour d’une romance. Une romance pure, belle, simple et instinctive, en opposition totale avec l’environnement presque animal qui finit par s’installer sur le bateau. Dans ce monde qui vogue vers les enfers, une petite lumière persiste, l’avenir de l’homme n’est pas encore tout à fait perdu, et il passe évidemment par le lien naturel et fondamental avec la femme. Ces deux personnages sont magnifiques car il détonnent tout en s’intégrant parfaitement au tableau. Quand la folie s’empare du navire, le salut passe par la passion. Pour sa démonstration, Sim Seong-bo passe par des associations picturales plutôt osées mais bien senties, du Radeau de la méduse de Géricault à La Création d’Adam de Michel-Ange. Des motifs forts pour un film qui ose le symbolisme et un lyrisme exacerbé, tranchant brutalement avec l’approche presque réaliste de sa mise en scène. Sea Fog – les clandestins est truffé de plans magnifiques portant tous une émotion, jamais là au hasard ou pour impressionner. Toute la séquence dans le brouillard est incroyable de maîtrise, chaque séquence filmant la cale est d’une beauté saisissante, et quand le réalisateur décide de filmer l’action, il le fait avec la même harmonie. Ainsi, entre la séquence inaugurale, magnifique, le chaos parfaitement capté de l’embarquement des clandestins ou le dernier acte extrêmement chorégraphié, Sim Seong-bo fait preuve d’une palette grammaticale cinématographique plutôt vaste. Ajoutée à un récit qui ne fait aucun compromis, vogue de l’horreur au film catastrophe, en passant par le drame social et la comédie de mœurs, ne s’embarrasse d’aucun détail superflu et ose la descente aux enfers viscérale, tout en s’accrochant à une réalité contemporaine, l’ensemble se montre d’une efficacité remarquable. La marque de Bong Joon-ho se fait sentir, mais il s’agit bien là de la naissance d’un talent phénoménal : Sim Seong-bo.

FICHE FILM
 
Synopsis

Capitaine d’un bateau de pêche menacé d’être vendu par son propriétaire, Kang décide de racheter lui-même le navire pour sauvegarder son poste et son équipage. Mais la pêche est insuffisante, et l’argent vient à manquer. En désespoir de cause, il accepte de transporter des migrants clandestins venus de Chine. Lors d’une nuit de tempête, tout va basculer et la traversée va se transformer en cauchemar…