Grave (Julia Ducournau, 2016)

de le 15/03/2017
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Premier film et première claque de la part de Julia Ducournau qui nous prend par surprise avec Grave. Plus que le film choc et/ou féministe que l’on voudra vous vendre, c’est d’abord la preuve que, de nos jours, le cinéma de genre peut encore avoir du fond qui fait réfléchir en plus d’avoir une sacrée gueule. Souhaitons que cette secousse provoquée par l’ambition et l’audace de la réalisatrice devienne tremblement de terre auprès des institutions ronflantes et poussiéreuses du cinéma français.

grave-01Julia Ducournau, retenez bien ce nom. Sa sortie calée le 15 mars 2017 par son distributeur Wild Bunch, le premier long-métrage de cette réalisatrice française a clairement marqué l’année 2016 et les nombreux festivals dans lesquels il fut présenté. Au Festival de Cannes tout d’abord, plongé directement dans la cour des grands, Grave marqua au fer rouge un public paralysé par son audace. Ainsi commença le buzz. Justifié, surestimé ? En tout cas, le long-métrage de Julia Ducournau bénéficie déjà d’une réputation sulfureuse en ayant fait s’évanouir quelques spectateurs lors de sa présentation au TIFF de Toronto en septembre 2016. Beaucoup se reporteront sur le côté choc du film, en le résumant injustement au seul genre horrifique. Mais Grave n’aborde l’idée du genre qu’en prétexte pour travailler une analyse plus large et profonde de notre société, un peu à la manière des grands maîtres ayant marqué l’horreur et l’épouvante.

grave-03

Mais est-ce que ça choque ? Oui, si l’on s’en tient dès la scène d’ouverture qui nous perd sur une longue route droite dans la campagne française. Un, deux, trois plans fixes, et le tour est joué. Nous voilà surpris, puis hébétés. Une simplicité maligne et une mise en scène épurée règnent. Elles seront les arguments massues de la réalisatrice par la suite. Nous découvrons donc avec Justine (interprétée par Garance Marillier, qui a tourné dans le court-métrage Junior de Ducournau) la période d’intégration au sein d’une école vétérinaire dans laquelle sa sœur est déjà en deuxième année. À peine descendue de la voiture familiale, Justine est seule sur le parking bordant la vieille bâtisse grise qui abrite l’établissement. Or, ce ne seront pas les études qui vont nous troubler le plus avec cette jeune surdouée, maintenant séparée de ses parents protecteurs, mais bien le bizutage qui s’annonce aux étudiants en première année. Collée à son héroïne, la caméra portée de Julia Ducournau retranscrit bien le malaise imposé par ce rituel d’initiation. Alternant les humiliations publiques et les beuveries générales, cet héritage d’une tradition déviante de l’entre-soi de ces grandes écoles est déconnecté de la réalité, mais également de la réalité des consciences individuelles. Cela poussera surtout Justine à transgresser l’une de ses premières règles : ne pas manger de viande.

grave-02Loin de nous faire tout un foin moralisateur sur le bienfait de manger végétarien, Grave nous montre sans détour que dans notre société, l’acceptation des autres passe d’abord par le renoncement de soi-même et de nos propres convictions. Si sa sœur Alexia (Ella Rumpf) semble avoir eu moins de scrupules à désobéir à une volonté familiale bien ancrée, les conséquences pour Justine vont d’abord paraître comme une simple intoxication alimentaire, et puis… Forcément, à seize ans, sans les parents et près des garçons, la question de la sexualité et de la transformation du corps est clairement définie dans le film. Elle prendra néanmoins une allure plus rebutante et franc du collier qui donnera lieu à quelques hauts-le-cœur chez certains spectateurs non avertis. Son corps se séparant (physiquement) de sa chrysalide, Justine devient femme sous nos yeux et va s’avérer en proie à ses premières pulsions. La jeune fille introvertie va progressivement se transformer en une prédatrice tentatrice, malgré tous les efforts qu’elle déploie pour calmer ses ardeurs. Un parallèle avec le Carrie de Brian de Palma est certes évident, et Julia Ducournau évacuera vite fait cette lourde référence en deux clins d’œil pour mieux explorer son propre sujet. Elle aussi vit à l’heure d’une jeunesse recluse derrière ses téléphones portables et réseaux sociaux, ne manquant pas d’inclure leur influence sociale destructrice dans son film.

grave-04

Voilà que les sœurs partageront un secret. Un lourd secret qu’elles tenteront de cacher au reste de ce petit monde en vase clos. Toutefois, si ce secret peut paraître inhumain auprès du commun des mortels, la violence graphique qu’il propose n’en est pas moins perturbante que celle psychologique développée dans les séquences d’intégration. La réalisatrice s’offre d’ailleurs une réponse fantastique et féminine au putassier La Crème de la crème, avec lequel Kim Chapiron cherchait la provoc’ avec un sujet purement racoleur et sans fond. À la complicité, s’ajoutera une rivalité tenace entre Justine et Alexia. Déboussolée par les événements qui l’accablent, la personnalité de la plus jeune s’affirmera par le conflit. Un amour-haine qui se fera sur plusieurs points de crispation et qui variera au fil du récit, nous donnant son lot de scènes mémorables entre les deux talentueuses actrices. Grave bénéficie aussi de toute une galerie de personnages secondaires parfaitement incarnés par Rabah Nait Oufella, Joana Preiss, Marion Vernoux ou Laurent Lucas, sans oublier l’apparition savoureuse de Bouli Lanners sur une aire d’autoroute. Grave est surtout la folle histoire d’une jeune femme, où le plus terrifiant est à sa conformation à un monde déjà bien mal barré et pour lequel elle doit renier sa vraie nature, si horrible soit elle. Le fond et la forme s’accordent parfaitement, si ce n’est une ultime séquence qui déborde dans une démonstration superflue et aurait mérité un traitement plus subtil. Il faut néanmoins saluer, et plus d’une fois, Julia Ducournau d’avoir porté jusqu’à l’écran un tel projet de cinéma. Espérons que Grave ne soit pas juste un coup de chance et que la réalisatrice française confirmera rapidement son style percutant dans un second long-métrage.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.