Gone Girl (David Fincher, 2014)

de le 01/10/2014
 
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Attention : il est sans doute préférable d’avoir vu le film avant de lire l’intégralité de la critique.

David Fincher continue sa destruction méthodique des symboles de l’Amérique idéale avec Gone Girl. Dans ce thriller à l’atmosphère suffocante, ce sont le couple et la machine médiatique qui sont démontés et décortiqués avec cynisme. Porté par d’excellents Ben Affleck et Rosamund Pike, son dernier long-métrage est aussi une nouvelle occasion pour donner aux femmes le pouvoir juste après Millénium, embarquant un monsieur tout-le-monde dans une spirale infernale démesurée après la disparition mystérieuse de sa femme.

Gone GirlAu long de sa filmographie, David Fincher s’est fait élever par le public et la critique au rang de maître du thriller. Comme Alfred Hitchcock en son temps, Fincher a constamment travaillé le genre, apportant à chaque film son lot de trouvailles qui le démarquaient nettement de la concurrence. Pour sa sixième adaptation d’un roman sur grand écran, son regard s’est porté sur le best-seller de 2012 Les Apparences écrit par Gillian Flynn. Si l’histoire de cette disparition d’une femme dans une banlieue paisible du Missouri donne déjà de bonnes bases pour un thriller efficace, qu’en est-il de sa mise en scène apportée par David Fincher ? Comment ce cinéaste, qui en est à son dixième long-métrage (si l’on compte Alien3 qu’il a renié depuis), s’est-il approprié le récit de Gillian Flynn, tout en élaborant avec elle le scénario ? Que les quelques sceptiques soient rassurés, Gone Girl s’inscrit parfaitement dans l’univers de Fincher et partage de nombreux thèmes et obsessions avec d’autres de ses films.

Gone Girl

Si Gone Girl ne dénature pas un seul instant le contenu de l’ouvrage original, le film se distingue dans sa chronologie des évènements en s’ouvrant sur le moment le plus fondateur de cette histoire : le matin de la disparition d’Amy Dunne (Rosamund Pike). De ce fait divers inquiétant découlera la révélation du délitement de la vie d’un couple, mettant en parallèle les débuts de l’enquête avec des flashbacks contés depuis le point de vue d’Amy en voice over. Une vie qui s’avérait au départ idyllique, entre cette jeune princesse new-yorkaise et un bon gars de la campagne du Middle West, et qui vire progressivement au cauchemar, jusqu’au fameux drame de ce 5 juillet 2012. Dès les premières minutes, David Fincher et son chef opérateur Jeff Cronenweth compilent des plans de la petite ville de North Carthage qui se réveille au petit jour. Nous retrouvons cette photographie numérique glacée spécifique, développée lors de leurs précédentes collaborations, et instaurant une chape de plomb sur ce petit monde qui ne va pas rester tranquille bien longtemps.

Gone Girl 4Car si Gone Girl est l’histoire de la disparition d’Amy Dunne, elle est surtout celle de la suspicion générale à l’égard de Nick (Ben Affleck), son mari, que beaucoup considèrent rapidement comme le suspect numéro un. La rumeur et les indices s’accumulant contre lui, Nick Dunne va devoir se confronter à l’appareil médiatique qui adore s’emballer pour ce genre de petites histoires sordides avec un coupable idéal. Gone Girl est la meilleure tribune pour David Fincher contre cette société du storytelling qui s’est renforcée de façon exponentielle depuis une dizaine d’années. Si les médias sont considérés (et se considèrent eux-mêmes) comme le quatrième pouvoir, ils ne doivent pas oublier leur droit de réserve vis-à-vis d’une certaine frénésie. Avec l’arrivée d’Internet, des chaînes d’information en continu et des réseaux sociaux, sa puissance s’est d’autant plus décuplée que la course à l’audimat est devenue une addiction pour tous les médias, avides du moindre scoop, se transformant en véritable machine amnésique à broyer les êtres humains.

Gone Girl

Or, les États-Unis comme la plupart des sociétés actuelles sont droguées à cette information instantanée, tandis que le travail du journalisme est censé prendre du recul sur les choses et donner un avis réfléchit et objectif sur les faits. Mais les grands journalistes ont laissé la place aux fils d’info, en quête d’une histoire facile d’accès et simple à comprendre : une innocente victime et un meurtrier de sang-froid. L’intelligence de Fincher sur son dernier long-métrage aura été d’étendre cette réflexion en dehors du cadre du film. La promotion, entre les affiches, les couvertures de magazines et bandes-annonces, a également joué ce jeu de la désinformation manichéiste en nous abreuvant d’indices à l’encontre de ce personnage maladroit, fuyant et finalement antipathique incarné à merveille par Ben Affleck. Cette nouvelle critique de la société américaine s’ajoute à celles travaillées dans le reste de la filmographie du cinéaste et ajoute parfaitement Gone Girl à ce corpus d’une autre Amérique.

Gone GirlEn dehors de ses films policiers, ce qui semble obséder David Fincher est une destruction maligne et systématique des grandes figures de l’Amérique, ces valeurs sur lesquelles se reposent depuis longtemps avec assurance les États-Unis. En 1999, Fight Club s’attaquait frontalement à la société capitaliste de consommation. En 2010, The Social Network sur la société en vase clos des élites issues des grandes universités qui contrôlent le pays. L’an dernier sur Netflix, avec la série House of Cards, où l’image des politiciens de Washington est cyniquement écornée sous les traits de Kevin Spacey. Cependant, la vision de David Fincher est progressivement devenue plus mature. Alors qu’il proposait de refaire le monde dans Fight Club avec la fougue naïve d’un jeune altermondialiste, Gone Girl se resserre sur un couple, mais possède autant, si ce n’est plus, de force dans son discours. La mise en scène du cinéaste a suivi cette évolution. Moins d’effets et plus de montage semblent être la clé de son dernier film, jouant avec des surdécoupages et des fondus au noir.

Gone Girl

S’il n’en a pas forcément besoin ici, David Fincher s’est passé de grands mouvements de grue ou des longs plans-séquences impossibles pour raconter son histoire. L’histoire d’un homme victime d’un acharnement médiatique, mais surtout l’histoire d’une vengeance murement préparée. Ceux qui auront déjà pris connaissance de l’ouvrage de Gillian Flynn ne partageront pas la même surprise que le reste des spectateurs après la première heure du film lorsque Amy Dunne apparaît en vie et en bonne santé au volant de sa voiture. Si la présence des femmes a toujours été forte chez Fincher, celle-ci s’est métamorphosée récemment en une prise de pouvoir sur les hommes. Elles, qui étaient encore une « tumeur » ou un sujet de railleries sur un campus, ont pris les rennes et n’hésitent plus à mener les hommes à leur perte. Dans Millénium, Lisbeth Salader avait notamment mis au pas James Bond, le mâle alpha par excellence. Le jeu égal avec leur compagnon finit par balancer en leur faveur. Nick Dunne se retrouve seul, malmené dans un monde de femmes qui ont le pouvoir et tous les hommes qu’il croisera ne pourront qu’attester de leur position inférieure.

Gone GirlPire encore pour le pauvre Nick, alors qu’il devra se repentir en public sur sa propre conduite en privé, il s’avère être l’unique cible d’une machination orchestrée par sa femme. Avec son adaptation du livre de Gillian Flynn, David Fincher retourne l’image de la femme faible et toujours victime en une prédatrice glaciale et calculatrice, prête aux pires sacrifices pour arriver à ses fins. Néanmoins, Amy Dunne est une femme dépassée par un personnage de fiction inventé par ses parents. Cette Amazing Amy qui a réussit partout où elle avait échoué, l’aura poussée à s’inventer sa propre histoire extraordinaire où Nick Dunne tient le rôle du méchant. Cependant, le dénouement de Gone Girl casse là encore une autre valeur clé de l’Amérique parfaite. Selon Fincher, la figure du couple idéal semble n’exister que dans le mensonge et les non-dits. Dès lors que la terrible vérité a éclaté entre les deux, seuls persistent le malaise et la tristesse derrière cette image artificielle de l’amour triomphant.

Telle sera la vision machiavélique de l’Amérique tissée par le cinéaste tout au long de son dernier film. Le talent de conteur de David Fincher n’est plus à démontrer et la direction de son casting est assez géniale. Ben Affleck et Rosamund Pike crèvent l’écran. Il en va de même pour Neil Patrick Harris, dont le jeu est totalement purgé des mimiques automatiques qu’on lui connaissait à la télévision. Si la fin de Gone Girl diffère légèrement de celle du livre, les changements apportés par Fincher se justifient à l’écran. Toutefois, si l’on considère la chronologie des événements, l’ampleur de la chute de Nick Dunne semble disproportionnée sur la première semaine suivant la disparition. L’autre faiblesse du long-métrage serait la bande originale signée par Trent Reznor et Atticus Ross. Le duo derrière celles de The Social Network et Millénium continuent sur un ton électronique bercé de nappes d’ambiance étouffante. Par moment envahissante, la bande originale de Gone Girl aurait été plus efficace avec un traitement classique, allant mieux dans le sens du piège tendu au public par David Fincher.

FICHE FILM
 
Synopsis

A l’occasion de son cinquième anniversaire de mariage, Nick Dunne signale la disparition de sa femme, Amy.
Sous la pression de la police et l’affolement des médias, l’image du couple modèle commence à s’effriter.
Très vite, les mensonges de Nick et son étrange comportement amènent tout le monde à se poser la même question : a-t-il tué sa femme ?