Godzilla (Ishiro Honda, 1954)

de le 14/04/2014
 
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À l’occasion de la sortie en salles le 14 mai de la nouvelle version signée Gareth Edwards et du 60ème anniversaire de sa création. Filmosphère consacre une rétrospective à l’une des plus célèbres sagas de l’histoire du cinéma Japonais. Et pour commencer notre cycle, quoi de mieux que d’évoquer le chef d’œuvre par lequel tout commença, il y a presque soixante ans. Et qui contribua à créer une icône planétaire et intemporelle.

Godzilla 1Au début des années 50, des tests nucléaires effectué par les Américains au Bikini Atoll provoquent le décès de marins Asiatique. En 1952 King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack ressort en salles et connaît un joli succès. L’année d’après, les écrans voient débarquer Le monstre des temps perdus, une production américaine réalisée par le Français Eugène Lourié, ancien chef décorateur pour Abel Gance, Jean Renoir et Charlie Chaplin, d’après une nouvelle de Ray Bradbury, et sur lequel officia Ray Harryhausen aux effets spéciaux. Après des essais nucléaires en Arctique, l’armée américaine réveille un monstre géant endormi depuis des millions d’années, menaçant la côte est des États-Unis. Cette conjoncture d’évènements incite Tomoyuki Tanaka, patron des studios Japonais Toho, à mettre en chantier son propre film de monstre géant. Tanaka engage le romancier Shigeru Kayama. L’écrivain rédige une variation gothique autour du long-métrage de Lourié. Lorsque le producteur de Sanjuro engage le cinéaste Ishiro Honda, assistant réalisateur devenu metteur en scène avec The Blue Pearl en 1951, ce dernier réécrit le scénario avec Takeo Murata. Tous deux changent la personnalité de certains protagonistes et rajoutent un triangle amoureux. Deux collaborateurs du réalisateur Mikio Naruse, Masao Tamai, chef opérateur, et Saturo Chuko, directeur artistique, sont également engagés. Le plus grand défi pour l’équipe concerne le design de la créature et les effets spéciaux. Différentes espèces de dinosaures sont convoquées pour parfaire l’apparence du monstre. Au début, il est question d’animer la créature en Stop Motion à la manière des travaux de Willis O. Brien et Ray Harryhausen. Faute de temps, le responsable des effets spéciaux Eiji Tsuburaya, ancien directeur photo, opte pour une solution qui finira par devenir la marque de fabrique de la saga : Le Suitmation, ou Sûtsumêchon en Japonais. Une technique qui consiste à mettre un interprète dans un costume articulé, c’est Haruo Nakajima qui enfilera pour la 1ère  fois la panoplie du monstre. Le tout filmé au ralenti, afin d’accroître la sensation de puissance, au sein de gigantesques décors miniaturisé reconstituant Tokyo et ses alentours. Le casting se révélera également un atout important. Le grand Takashi Shimura, interprète fétiche d’Akira Kurosawa et mentor de Toshiro Mifune, vient épauler Momoko Kochi, Akihiko Hirata et Akira Takarada. Quant au nom du monstre, Godzilla, son origine japonaise, Gojira, varie. Pour certains c’est la contraction des mots japonais Gorille et Baleine, pour d’autres c’est le surnom d’un stagiaire de la Toho.

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Après l’attaque de bateaux de pêche, des villageois sont victime d’une tempête qui anéantit leurs habitations. Peu de temps après, le professeur Kyohei Yamane-hakase (Shimura) découvre sur la plage des empreintes géantes à la radioactivité élevée. Suivant ces traces, il découvre en compagnie des villageois, le monstre Godzilla, qui disparaît aussitôt dans l’océan, début d’une longue série d’évènements tragiques. De la destruction du village, jusqu’à celle de Tokyo, en passant par la première apparition du monstre sur la plage en plein jour. Honda et ses co-scénaristes se montrent très habiles, et concis dans le suspense et la narration. Godzilla ne tarde pas à dévoiler sa véritable identité, pour mieux se concentrer sur les conséquences de sa présence au sein de l’archipel nippon. La caractérisation des personnages n’est pas en reste. Outre Shimura, qui excelle une nouvelle fois, dans le rôle d’une figure bienveillante et impuissante, à la fois, qui n’est pas sans rappeler ses précédentes compositions, Daisuke (Hirata) est un des personnage les plus passionnants du film. Inspiré des personnages du roman gothique à la Mary Shelley, il est l’inventeur de l’unique moyen de détruire le monstre, le fameux « oxygen destroyer ». Déchiré entre son désir de sauver ses semblables et la peur de voir son invention utilisée à mauvais escient, il représente la science dans toute sa complexité et sa tragédie. Le triangle amoureux qui le voit confronté aux non moins charismatiques Hideo Ogata (Takarada) et Emiko Yamane (Kôchi) est traité avec une subtilité peu commune aux productions de l’époque.Godzilla 3 La somptueuse photographie des scènes nocturnes accentue le côté « charbonneux » et apocalyptique dans lequel baigne le film. Honda jouant à merveille sur les cadres, les perspectives et la profondeur de champ notamment afin de montrer l’isolement des personnages, y compris lors de moments anodins, afin de suggérer le sentiment d’urgence et de tension omniprésent à l’écran.  Un vrai exploit de mise en scène, soutenu par l’inoubliable partition musicale d’Akira Ifukube, jouant sur de complexes tonalités dramatiques que vient souligner le mythique thème du film. Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est le ton profondément pessimiste dans lequel baigne le long-métrage. L’omniprésence de l’armée, les nombreuses cérémonies, la fragilité de la population face à la menace… . Tous ses éléments renvoient au traumatisme de Hiroshima et Nagasaki. Il est évident que Godzilla est une allégorie du péril atomique. Le monstre est un dinosaure réveillé par les bombardements atomiques américains, de nombreux dialogues tournent autour du danger nucléaire. Tanaka n’a jamais caché qu’il s’agissait du thème central du film. Honda se montre beaucoup plus sincère et moins pompeux, dans son approche thématique, que la majorité des productions occidentales de la même époque, tournant autour du même sujet. Godzilla est, aux côtés du Jour où la terre s’arrêta, du Docteur Folamour et de La planète des singes, l’un des plus ingénieux à avoir abordé cette problématique. Mais il ne peut se limiter à ça. Le péril atomique était à la mode, de nombreuses productions sont tombées dans l’oubli, mais pas la créature imaginée par l’équipe de la Toho. C’est probablement son origine mythologique, sa résonance dans l’inconscient collectif, son pouvoir d’évocation associé aux talents de conteur d’Honda, qui expliquent sa pérennité. Godzilla peut se voir comme une relecture de la légende du dragon d’Enoshima. Créature vivant dans une grotte au fond des mers, dévorant les enfants, jusqu’à l’arrivée de la déesse Benten.

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Au moment de sa sortie en 1954, Godzilla fut un énorme succès, malgré des critiques négatives. La presse de l’époque reprocha au long-métrage d’exploiter le traumatisme japonais de la seconde guerre mondiale, ce qui blessa profondément Honda. Attirant plus de 9 600 000 spectateurs, et nominé aux Japanese Movie Association Awards, le film fut exploité deux ans plus tard aux USA. La compagnie Transworld Pictures engagea le réalisateur Terry Morse pour tourner de nouvelles scènes, et supprimer toute allusion au nucléaire. Godzilla King of monsters recentre son intrigue sur le journaliste Steve Martin interprété par Raymond Burr (L’homme de fer, Perry Mason) présent au Japon. Au fil des ans, le long-métrage d’Honda acquit le statut, justifié, de classique. Il est régulièrement cité comme étant l’un des meilleurs films japonais de tous les temps. Engendrant une saga de 29 films étalé sur plus de 50 ans, maître étalon du Kaiju Eiga (le film de monstres géants), qui vit naître  d’autres créatures fascinantes comme Gamera des studios Daei. Il est aussi l’un des précurseurs du Tokusatsu (désignant les œuvres de fiction utilisant un nombre important d’effets spéciaux). Godzilla 5À l’instar des Sept samouraïs sorti la même année, il permit à la Toho d’acquérir une réputation mondiale. L’influence qu’il a eue sur de nombreux artistes jusqu’à aujourd’hui est considérable : Steven Spielberg, Guillermo del Toro, Kiyoshi Kurosawa, Bong Joon-ho, Joe Dante, John Carpenter, Hideo Kojima, Matt Groening, Sion Sono, Edgar Wright, le groupe Blue Oyster Cult … . Si Ray Harryhausen fut très critique envers le Kaju Eiga et le Suitmation, qui lui doit une partie de sa paternité (la dédicace finale de Pacific Rim est à double sens), Gerry Anderson (via le procédé Supermarionation), Jim Henson ou Stan Winston s’inspirèrent des techniques de Tsuburaya afin de concevoir certaines de leurs plus belles créations. Quant à Ishiro Honda, il fut, à l’instar de Terence Fisher, Mario Bava, Jack Arnold ou Roger Corman, l’un des plus grands artistes de l’imaginaire des années 50-60. Bien que sa carrière fut inégale, à l’instar de ses collègues occidentaux précités, au point d’être taxé, à tort, par Télérama de « Ed Wood japonais ». Ses meilleurs films ont largement prouvé qu’il était capable de faire bien plus mémorable et intemporel que de nombreux cinéastes contemporains. Admiré par son ami Akira Kurosawa il termina sa carrière en assistant ce dernier, au point de co-réaliser certains de ses longs-métrages. Quant à Godzilla, il finit par rejoindre le panthéon des grands mythes du cinéma et de la pop culture, destiné à ne jamais disparaître et à renaître de ses cendres. L’une des plus belles incarnations de l’imaginaire que l’on puisse admirer.