Godzilla (Gareth Edwards, 2014)

de le 13/05/2014
 
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Godzilla, Episode 30. Soixante ans après avoir été révélé par le chef d’œuvre d’Ishiro Honda, le Roi des monstres fait son retour par la grande porte des blockbusters américains avec cette fois un objectif tout autre que l’opus honteux signé par Roland Emmerich, puisqu’il s’agira ici de rendre justice à Godzilla, le vrai, en livrant le film le plus sérieux et proche du genre possible.

GODZILLATout est question de mise-en-scène. On ne le répétera jamais assez. On peut avoir un scénario d’une banalité absolue, un casting peu concerné et même des moyens très limités, mais tant que la réalisation assure, il y aura toujours un film a voir au bout. Gareth Edwards le démontre à merveille avec son Godzilla, qui bénéficie d’un véritable parti pris risqué de mise-en-scène qui le place en marge des blockbusters actuels.

Là où certains films à grands spectacle actuels frôlent l’overdose d’effets spéciaux au mépris de toute construction narrative, Gareth Edwards prend à revers le problème en ménageant ses effets et ses séquences de destruction. Adoptant le point de vue épousé par Steven Spielberg pour Les Dents de la Mer, Jurassic Park et La Guerre des Mondes, il s’efforce autant qu’il peut de construire les points de vue humains et les enjeux narratifs à travers des thèmes avant de montrer des monstres géants. Par contre, lorsque ceux-ci se dévoilent, chaque plan a son utilité, sa justification est iconisé à la perfection, ce qui permet une efficacité totale et de mettre la mâchoire par terre à chacune des apparitions des kaijus, qu’elles soient courtes ou longues.

Godzilla

Ceci étant dit, ce film pose une question de cinéma : quel est le point médian idéal entre la générosité et l’efficacité ? Si on en montre trop, on fait du Roland Emmerich ou du Michael Bay, c’est l’effet pour l’effet et l’œuvre se trouve réduite au divertissement pur sans réel ajout ou empathie. Si on ,’en montre pas assez, on prend le risque de frustrer le spectateur, voire de passer à côté de son sujet. Et si les défauts inhérents au genre (mise en place lente, personnages peu intéressants, tunnels de dialogue d’exposition pour justifier les actions des kaijus) pouvaient plus facilement se pardonner à une époque où les moyens étaient considérablement réduits, il sont par contre vus sous un tout autre angle une fois mis dans la perspective d’un über-blockbuster estival américain de 2014 avec tout ce que cela comporte en terme de potentiel pyrotechnique ou d’attentes artistiques. Autrement dit, Gareth Edwards fait le choix délibéré d’en montrer beaucoup moins qu’il le pourrait avec ses moyens à disposition.

Et le problème du film, c’est qu’il frôle à plusieurs reprises dangereusement l’ennui à force d’éviter la confrontation de son sujet face à la caméra. Il est sauvé à trois points précis de ce risque, d’abord par une ouverture qui accroche émotionnellement avec le simple danger du nucléaire, sans montrer un seul monstre, puis par deux séquences, qui elles sont véritablement généreuses en termes de réalisation, y compris le final qui vaut à lui seul la vision du film sur un écran de cinéma d’une taille qui lui rend honneur. Il n’empêche qu’entre ces séquences le film patine un peu à trouver son rythme et on sent un montage de compromis entre le réalisateur débutant de Monsters et un studio qui est en quête de nouvelles franchises stables.

GODZILLAL’intrigue se divise donc en trois : les scènes du point de vue civil, avec Bryan Cranston, qui est excellent, puis Aaron Taylor-Johnson, qui l’est beaucoup moins, permettant de vivre les attaques à une échelle humaine, avec la plupart du temps, une assez belle réussite, puisque la caméra colle autant qu’elle peut à ses personnages et ce qu’ils peuvent percevoir des kaijus. Ensuite on a les scènes du point de vue militaire et scientifique dont les seules utilités sont fonctionnelles, en exposant simplement les motivations qu’ils interprètent des monstres. Ces scènes sont le point faible du film et se réduisent souvent à des plans de Sally Hawkins hébétée et Ken Watanabe regardant à l’horizon l’air très inquiet et concerné. La caution japonaise peut faire sourire, mais il s’agit d’un renvoi sincère et respectueux aux racines japonaises du film, tout comme le fait que l’histoire commence là-bas. Et enfin on a les scènes de kaiju pures, qui sont rares mais donnent un spectacle magnifiquement pensé et réalisé qui mettent en valeur au maximum les kaijus et surtout Godzilla, à qui le film rend hommage comme un véritable anti-héros, une force de la nature élémentaire et à un sens mythologique plus profond, un dieu ancien pour qui nous ne comptons pas plus que des insectes. Son traitement, de son plan d’ouverture à sa première rafale atomique, impose le respect. A ce titre, le montage lui rend hommage dès le générique d’entrée, évoquant par la fiction et la science l’image dans l’inconscient collectif du monstre marin géant tout en évoquant des images d’archives d’essais atomiques.

GODZILLA

La musique d’Alexandre Desplat mérite a elle seule des louanges. Si on peut regretter l’absence du thème immortel d’Akira Ikufube, le français s’en tire à merveille et évoque par son travail sur les percussions des scores d’anthologie tutoyant Michael Giacchino voire Jerry Goldsmith. La musique prenant parfois la place de tout son diégétique, elle pourrait avoir un effet pompier surligné. Il n’en est rien, elle est d’une justesse inouïe en évoquant le danger et la terreur de la mort en marche.

L’écriture des monstres est plutôt fine en ce qui concerne les antagonistes, les MUTO. Ainsi, un bel effet de parallélisme constant dans le montage met en avant deux cellules familiales : celle des monstres, deux magnifiques créatures originales évoquant H.P. Lovecraft et Neon Genesis Evangelion, qui doivent se rejoindre pour se reproduire et sauver leur espèce. Puis celle des humains constituée dans le premier acte du triangle Binoche/Cranston/Johnson, puis dans le reste du film par Taylor-Johnson, Olsen (transparente à chaque plan) et leur fils. Encore une fois, Gareth Edwards enfile les chaussures bien grandes des thèmes Spielbergiens et malgré un manque cruel de charisme et d’écriture des personnages humains, préserve avec assez de sérieux le propos du film pour qu’il serve son but caché : imposer au public un kaiju-eiga pur et dur.

GODZILLAEn cela le film est une réussite indiscutable et, sans parvenir au niveau de pureté du film de 1954, garde assez bien de près la métaphore du danger nucléaire en alternant des scènes de destruction qui nous évoquent un passé récent (tsunami, 11 septembre, Fukushima) et une poignée de moments de combats entre kaijus qui font partie des plus beaux et des mieux filmés que le genre entier ait jamais connu. La qualité des effets spéciaux est assourdissante de maîtrise et on se surprend à ressentir une empathie véritable pour le Roi des monstres a travers un simple regard, nous renvoyant d’une belle manière au King Kong de Peter Jackson. Difficile de donner un meilleur compliment à Gareth Edwards qui rentre dans le cercle très fermé des réalisateurs de blockbusters avec un propos dès son premier coup.

Sans parvenir au chef d’œuvre qu’on aurait eu tort d’attendre, sans égaler son modèle, et même en étant objectivement frustrant sur les bords, et en souffrant de carences narratives un peu rageantes, ce Godzilla remplit néanmoins parfaitement son job en livrant un film extrêmement sérieux, beau, maîtrisé, influencé de belle manière (Spielberg cité dans une scène sur trois) et qui redonne toutes ses lettres de noblesse à Godzilla, avec de quoi revitaliser la saga pour les soixante prochaines années.

Il était un monstre sombre, l’incarnation de la mort. Il est devenu un héros, le symbole d’un pays et enfin une icône.
Il est désormais un Dieu.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans ce récit de courage humain et de réconciliation réalisé par le cinéaste visionnaire Gareth Edwards, Godzilla tente de rétablir la paix sur Terre, tandis que les forces de la nature se déchaînent et que l'humanité semble impuissante…