Gauguin – Voyage de Tahiti (Edouard Deluc, 2017)

de le 19/09/2017
 
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Plus qu’un simple biopic dépaysant, Gauguin – Voyage à Tahiti nous présente surtout une quête solitaire d’un impossible. La fougue par moment apaisée de Vincent Cassel donne à cette incarnation du célèbre peintre quelque chose de très contemporain, quand cette recherche désespérée d’exotisme et de la simplicité beauté sauvage finit par corrompre cette dernière en ce que l’on a essayé de fuir.

Par opposition au mal du pays, le réalisateur Edouard Deluc semble avoir développé celui du voyage. Cinq années après avoir emmené Nicolas Duvauchelle et Philippe Rebbot à son Mariage à Mendoza jusqu’en Argentine, son nouveau long-métrage nous fait encore traverser océans et continents. Mieux encore, Gauguin – Voyage de Tahiti nous fait aussi remonter le temps, et retrouver le célèbre artiste peintre sous les traits charismatiques de Vincent Cassel. Edouard Deluc répare ici une certaine injustice vis-à-vis de Gauguin. En effet, à croire qu’aucun réalisateur français ne se soit intéressé à ce curieux personnage au style inimitable. Mais Deluc a pris note du travail de reconstruction de Vincente Minelli ou de Mario Andreacchio pour ne se focaliser uniquement sur l’épisode de cette première rencontre entre le peintre et son fantasme d’un autre monde.

À croire que Paris est éternelle. Embrumée, grisâtre, morose, où Gauguin s’échine à trimballer des marchandises sur les débarcadères de la Seine afin de se payer de quoi survivre lui et sa famille. Comme se contemporains, il aspire au changement. Vingt ans de IIIe République après la défaite de Sedan, la France semble n’avoir rien à offrir aux rêveurs de couleurs et d’enchantements. On y croupit dans une crasse étroite que seul les bringues alcoolisées au troquet du rez-de-chaussée permettent d’atténuer la réalité. Le Gauguin de Edouard Deluc s’y retrouve affaler sur un banc. Son regard est perdu dans le vide. Perdu ? Non. Paul Gauguin vise au-delà de la foule joyeusement éméchée, au-delà des murs, de Paris, de la France… Les récits et illustrations des îles de la Polynésie lui offre une échappatoire à son quotidien détestable. L’idée de redécouvrir la nature, l’état de nature, loin de la main destructive de l’Homme, le fascine puis l’obsède. Il faut partir. Mais pris pour fou ou idéaliste fuyant ses responsabilités réelles, personne ne le suit dans ce voyage qu’il effectuera seul.

Même sans la bande originale de Warren Ellis, on note tout de suite ce mythe de la frontière du western que Edouard Deluc essaie d’appliquer à son Gauguin – Voyage de Tahiti. Car son peintre est en quête de cette version idéalisée du paradis. La nature, l’innocence des âmes et rien d’autre. Cette image n’aura pas le temps de se construire dans notre esprit où en une coupe, Vincent Cassel est transporté en Polynésie, dans une nuit pluvieuse et un dénuement qui nous semble pire que sa situation parisienne. Là encore, une réalité pragmatique vient rattraper l’artiste. Malgré sa case rudimentaire et des conditions météorologiques pas toujours idéales, il faut payer. Payer pour faire son art, ce pourquoi il a voyagé. Payer le papier, payer les couleurs, payer les outils… Il y a aussi un port, une ville, ses colons qui dominent de leur air hautain les insulaires, son église qui corrompt les âmes pures à la légende d’un nazaréen qui serait mort pour leurs péchés, un médecin qui le recueillera dans son hospice après un infarctus.

Ce médecin incarné Malik Zidi sera d’ailleurs son seul allié. Un allié qui toutefois, comme ses amis à Paris, rappelle à Paul Gauguin la réalité des choses. Mais le peintre veut être Koké, l’étranger allant découvrir les villages reculés au milieu de la jungle, à la rencontre de ces hommes et femmes qui vivent en harmonie avec la nature. Gauguin – Voyage de Tahiti est une fuite en avant, la poursuite d’un rêve inaccessible, impossible. Car malheureusement pour le peintre, il porte malgré lui ce monde de la “civilisation” avec qui il essaie de prendre ses distances. Ainsi, l’innocente Tehura, tenue par l’étonnante Tuheï Adams, voudra porter des robes blanches, aller à l’église, tomber amoureuse d’autres hommes de son âge comme Jotépha (Pua-Taï Hikutini). Ce polynésien déjà rebaptisé par la chrétienté apprend de Gauguin qui désespérera que son art ne soit dévoyé pour le profit néfaste. Dans l’aveuglement du personnage du peintre, Le Paradis perdu de Milton n’est pas loin. Et ce qui le fascine le plus de peindre se résume très souvent à des choses qui échapperont à son contrôle obsessionnel. Jusqu’à ce que tout, même sa santé, ne fasse basculer ce rêve d’idéal dans une lente désillusion en solitaire.

FICHE FILM
 
Synopsis

1891. Gauguin s’exile à Tahiti. Il veut trouver sa peinture, en homme libre, en sauvage, loin des codes moraux, politiques et esthétiques de l’Europe civilisée. Il s’enfonce dans la jungle, bravant la solitude, la pauvreté, la maladie. Il y rencontrera Tehura, qui deviendra sa femme, et le sujet de ses plus grandes toiles.