Fury (David Ayer, 2014)

de le 19/12/2014
 
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David Ayer est une sorte de phénix. Après l’échec à peu près total de Sabotage, il se relève de la plus belle des façons et signe un film de guerre venant tutoyer immédiatement les grands classiques du genre. A la fois viscéral et poétique, désespéré et héroïque, Fury est une plongée traumatisante au cœur du quotidien étriqué d’une bande de soldats et de leur fidèle tank.

Fury 1Un film de guerre en pleine seconde guerre mondiale, avec Brad Pitt en lead et un réalisateur ayant clairement besoin de se racheter une image auprès des studios (et du public). Fury avait tout pour se vautrer dans le populisme crasse et la collection de clichés guerriers du plus mauvais effet, afin de garnir les rangs de tous ces films de guerre médiocres n’ayant rien à raconter dans l’ombre des géants. Sauf que ce n’est pas le cas. David Ayer, à la fois scénariste et réalisateur, est suffisamment intelligent pour éviter le simpliste « la guerre c’est mal ». A travers un récit extrêmement tendu, dégraissé au maximum, et des personnages divinement bien écrits, il part à l’exploration des nuances les plus infimes liées à un climat guerrier et livre un film d’une brutalité et d’un discernement extrêmement rares aujourd’hui. De quoi faire oublier aisément ses quelques égarements parfois incompréhensibles, ou simplement déconnectés du reste du film.

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Fury est un film à la photographie métallique, au moins autant que le goût de sang que les personnages qui l’animent ont dans la bouche. Un vrai film de guerre qui marche dans les pas parfois trop grands de l’immense Croix de fer de Sam Peckinpah, et qui n’a parfois pas à rougir de la comparaison. David Ayer a tout compris, son expérience militaire dans un sous-marin aidant sans doute à analyser les rapports humains entre soldats. Il livre un récit compact, sans fioritures, d’une efficacité redoutable dans sa construction. Et même s’il reprend le schéma classique du rookie qui n’a rien à faire en première ligne et qui se retrouve propulsé au sein d’une équipe de militaires aguerris, limite pacifiste avant de découvrir ce que tout être humain poussé à bout est capable de faire en puisant dans son instinct de survie, il ne tombe pas nécessairement dans l’accumulation de lieux communs. L’objectif de David Ayer est ici clairement de se plonger en plein cœur des relations fraternelles dans un environnement clos et extrêmement restreint. Ses personnages complexes s’aiment comme des frères, sont capables de se sacrifier l’un pour l’autre, tout en se haïssant profondément. Le respect militaire sert de ciment à cette compagnie sur le bord de l’implosion, et l’ambiance électrique à l’intérieur du tank apporte une énergie presque apocalyptique à tout le film.

Fury 3Le tank, qui donne son titre au film, est par ailleurs un personnage à part entière. Une sorte d’entité à la fois invincible et terriblement vulnérable, entre le monstre de métal et le cercueil sur chenilles. David Ayer le filme en permanence, au moins autant que ses habitants et pilotes, et parvient presque à lui insuffler une forme d’âme. Le réalisateur se montre par ailleurs tout aussi habile dans son découpage pour filmer les nombreux échanges entre les personnages, développant une grammaire cinématographique complexe pour évoluer dans un espace aussi exigu, que lorsqu’il met en scène de rares scènes « d’action ». Le duel de tanks est à ce titre un véritable morceau de bravoure, ces créatures mécaniques prenant presque vie devant sa caméra dans un duel à mort. De mort, il en est particulièrement question dans Fury, qui ne cache absolument rien des horreurs de la guerre.

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Le film est d’une brutalité et d’une violence frontale qui font froid dans le dos, David Ayer ne reculant pas devant la tentation du masque, et ce même s’il utilise astucieusement le hors champ lors de séquences d’assaut. Ainsi, il ose des plans ouvertement gores, à grands coups de têtes et membres qui explosent, de corps démembrés et d’impacts de balles, ou encore ce plan choc sur une partie de visage gisant à l’intérieur du tank, restes du frère d’armes tombé au combat. De quoi faire passer le débarquement d’Il faut sauver le soldat Ryan pour une partie de plaisir. Cette violence à la limite du soutenable n’est pas là pour l’effet choc, elle est tout simplement le résultat logique d’une approche « réaliste » de la vie d’un équipage de tank en pleine seconde guerre mondiale. Une approche que le réalisateur laisse parfois de côté, à l’image de sa séquence d’ouverture toute droit sortie d’une œuvre gothique, d’une beauté graphique à couper le souffle, ou encore tout le final qui, symboliquement, fait passer l’action du film du jour à la nuit, soulignant ainsi le crépuscule de ses anti-héros. Une tonalité crépusculaire qui habite à peu près tous les personnages, exception faite de Logan Lerman, légère faute de casting de l’ensemble aux côtés d’un Michael Peña en mode « je ne me fatigue pas trop ». En tête, Brad Pitt impressionne encore dans une prestation parmi ce qu’il a produit de plus viscéral ces derniers temps, d’une intensité égale lorsqu’il se plonge dans son rôle de leader guerrier ou lorsque loin des regards de ses hommes, il laisse se briser l’armure.

Fury 5Le personnage bénéficie d’ailleurs de nuances assez géniales, notamment celles se dessinant lors d’une scène un peu hors du temps, autour d’un repas improvisé avec des allemandes. Une séquence qui ressemblerait presque à du hors sujet avant d’en révéler énormément sur son personnage et sur celui qu’interprète Logan Lerman. Une séquence sous forme de respiration, mais qui se termine dans une douloureuse asphyxie. Tout Fury est ainsi, le film malmène le spectateur, lui plonge la gueule au cœur de l’horreur, celle qui brise les hommes mais qui les excite également. Toute la nuance est là. David Ayer ne se contente pas de fustiger la guerre, il n’a pas besoin de brasser de l’air, il se penche avec justesse sur le plaisir que finissent par prendre ces hommes face au combat. Le « Best job I ever had » est à double tranchant, à la fois très premier degré et cruel, transpirant le cynisme de ces êtres qui ont tendance à oublier qu’ils étaient des humains. Dommage que Fury tombe dans quelque chose d’attendu lors de sa toute dernière séquence, même si cela répond à une réflexion assez juste concernant certains soldats qui ne sont pas à leur place et ne ressentent pas cette soif du sang. Mais ces petites erreurs ne pèsent pas lourd face à la brutalité de Fury, son énergie, sa vision de l’héroïsme désespéré, son récit incisif et ses acteurs dans des prestations de très haut niveau, avec une mention spéciale à Shia LaBeouf, tout bonnement bouleversant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Avril 1945. Les Alliés mènent leur ultime offensive en Europe. À bord d’un tank Sherman, le sergent Wardaddy et ses quatre hommes s’engagent dans une mission à très haut risque bien au-delà des lignes ennemies. Face à un adversaire dont le nombre et la puissance de feu les dépassent, Wardaddy et son équipage vont devoir tout tenter pour frapper l’Allemagne nazie en plein cœur…