Fruitvale Station (Ryan Coogler, 2013)

de le 17/05/2013
 
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Grand vainqueur de Sundance d’où il est reparti avec le grand prix du jury et le prix du public, Fruitvale Station est un fait divers traité sous la forme d’un mélodrame. Forcément casse-gueule sur le papier, d’autant plus qu’il s’agit d’un premier film avec tous les défauts qui vont avec, Fruitvale Station réussit pourtant, entre deux écueils, à construire quelque chose qui tient la route et s’avère même bouleversant par intermittences. Le trait est souvent grossi, la mécanique un brin facile, mais Ryan Coogler a globalement réussi son entrée dans le grand bain.

Le fait divers est sordide, incompréhensible. Tellement fou qu’il aurait pu déclencher un mouvement similaire aux émeutes de Los Angeles en 1992. C’est par l’image que le fait divers est devenu phénomène, signe de son temps et de ces caméras-témoins partout, et c’est en quelque sorte logique qu’il devienne aussi tôt un objet de cinéma. A sa tête, Ryan Coogler, figure reconnue du court métrage qui change de braquet et passe au format long. Les thèmes attendus sont présents, du black power au deuil, en passant par la paternité et l’espoir, pour alimenter un pur mélodrame qui use des ficelles du genre pour faire naitre l’émotion. Une émotion qui s’appuie autant sur le fait divers en lui-même, suffisamment puissant, que sur son traitement parfois borderline. Il est le fruit d’un cinéma américain qui refuse globalement la nuance et n’hésite pas à user de démagogie pour enfoncer le clou. Ce dispositif agace car il constitue un guide émotionnel pour le spectateur et lui ôte toute possibilité d’analyse propre. Cependant, Fruitvale Station fonctionne quand même, assez étrangement.

FRUITVALE STATION

Fruitvale Station est un film à la fois fragile car avançant sur un fil sans possibilité de s’en sortir en cas de chute, et solide car il adopte une structure qui ne laisse pas de place à l’erreur. Le brouhaha des premières images filmées depuis un téléphone portable, témoignage de la scène, sont à la fois l’introduction et le fil rouge du film qui adopte la forme d’un gros flashback. La structure est connue et a déjà fait ses preuves, et elle est passionnante dès lors qu’elle ouvre un nouveau regard sur des évènements et la certitude du spectateur qu’elle ébranle. Hors, dans Fruitvale Station, cette structure n’est pas là pour analyser ce qui mène à cet évènement tragique. Son objectif est ici de construire un personnage, de le présenter, d’apprendre au spectateur à l’aimer, pour ensuite provoquer une vague émotionnelle lors du drame. L’artifice est un peu facile, mais il fonctionne comme par miracle, produisant une sorte d’électrochoc lors de la séquence de la gare. Sur ce point, Ryan Coogler a fait très fort car sa narration, son découpage, font de la scène un vecteur d’émotions intense, entre rage et tristesse, avec une mise sous pression qui fonctionne merveilleusement autour du personnage de Sophina. Il réussit sa scène-clé, celle qui maintient la cohérence de tout le projet, preuve d’un certain talent de cinéaste. Un cinéaste pleinement conscient de ses effets et qui parvient même à transformer, par un habile flashback au ralenti, avec un père et sa fille sous une lumière du soleil rasante, l’instant dramatique le plus cliché en un précipité de poésie. Ryan Coogler manie avec brio la mécanique du mélodrame, même s’il manque d’assurance au moment de conclure, cédant à l’artifice facile et attendu du matraquage de l’étiquette « histoire vraie », alors qu’avec un brin d’audace il aurait coupé son film plus tôt. Guider l’émotion du spectateur plutôt que la laisser se construire d’elle-même, l’erreur d’un jeune cinéaste qui cherche à plaire et ne pense pas à l’intelligence du public. Gageons que ça viendra un jour car le bonhomme sait raconter des histoires.

FRUITVALE STATION

Il y a une belle idée dans Fruitvale Station. Un peu naïve, un peu simple peut-être, mais très belle. Les évènements se déroulent dans la nuit du 31 décembre et Ryan Coogler appuie très fort sur cette notion, construisant un parallèle entre nouvelle année et nouvelle vie pour Oscar. Cela contribue à la fragilité du film et le rend finalement très attachant. Au moins autant que tous ces beaux moments que sait capter le réalisateur entre un père et une fille, réussissant à illustrer ce lien si fort et indicible. Fruitvale Station est drôle, pathétique et émouvant en même temps, construit autour d’un personnage complexe, à la fois grand manipulateur et loser magnifique, doté d’une part sombre terrifiante. Si le personnage est si attachant malgré ses vices, c’est qu’il est illustré à travers le spectre d’un espoir : celui de devenir un homme bien, un bon père, un bon fils, etc. Cela lui donne du coffre et l’interprétation de Michael B. Jordan y est pour beaucoup. La justesse de ton de l’acteur permet une association au personnage immédiate. D’ailleurs Ryan Coogler s’avère excellent pour diriger ses acteurs, même s’il a cette terrible idée de compter sur les larmes d’Octavia Spencer, ses plus mauvaises scènes. Fruitvale Station est mis en scène avec une vraie énergie, porté par une rage contenue et sans effet typé Sundance, son scénario est solide dans sa construction dramatique, pour bâtir un personnage pas si simple à aborder. Le problème majeur vient du fait que Ryan Coogler se plie à certains choix trop faciles, pas justifiés, et qu’il ne parvient pas à s’extirper de cette satanée démagogie, opposant systématiquement les gentils opprimés aux méchants flics, les noirs aux blancs. Heureusement, le temps d’une scène où deux hommes se retrouvent à attendre leur femme, il abat cette barrière et trouve un équilibre. La preuve qu’il a ça en lui, espérons qu’il développe ce discours dans l’avenir. En tout cas, si Fruitvale Station n’est pas l’électrochoc attendu, le film dégage une puissance, notamment dans son dernier acte, surprenante.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le 1er janvier 2009 au matin, Oscar Grant, 22 ans, croise des agents de police dans la station de métro Fruitvale, San Francisco.
Cette rencontre va transformer un inconnu en fait divers.
Le film raconte les vingt quatre heures qui ont précédé cette rencontre.