Frankenstein (James Whale, 1931)

de le 13/10/2016
 
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Alors que de nouvelles versions lorgnant du côté des franchises super héroïques sont en préparation, le Festival Lumière rend hommage aux Universal Monsters, notamment au Frankenstein de James Whale qui reste encore aujourd’hui une œuvre importante dans l’histoire du cinéma.

frankenstein-1Suite au succès du Dracula de Tod Browning en 1931, Carl Laemmle Jr. d’Universal poursuit la mise en chantier d’adaptations de classiques de la littérature gothique et fantastique sur grand écran. Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley publié en 1818 est le suivant. À l’instar de son précédent succès, Laemmle Jr. n’adapte pas directement le livre, mais une pièce de théâtre de Peggy Webling datant de 1927. Le français Robert Florey est chargé de la réalisation avec Bela Lugosi dans le rôle de la créature. Les essais tournés ne convainquent pas le studio qui décide d’écarter Florey et Lugosi du projet, pour faire appel au britannique James Whale. Né le 22 Juillet 1889 dans une famille ouvrière, Whale se découvre une passion pour la peinture et le dessin qui le mèneront à être décorateur pour le théâtre avant de passer à la mise en scène qui le mènera aux États Unis. Contacté par Hollywood, il délaisse les planches pour se consacrer au cinéma, allant jusqu’à participer à la réalisation du Hell’s Angels de Howard Hughes sans être crédité en 1930. Lorsque Universal le contacte pour Frankenstein, il accepte l’offre dans l’espoir d’accéder à d’autres projets plus personnels.

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Le cinéaste supervise de très prêt l’écriture qui monopolisera plus de six scénaristes. John L. Balderston et Garrett Fort, déjà à l’œuvre sur Dracula, Francis Edward Faragoh (Le petit César), Richard Schayer (Le caméraman), Robert Florey futur scénariste sur La quatrième dimension, et John Russell (Chanson païenne) se chargent de l’écriture. John Huston voit également son script refusé. La distribution compte deux noms déjà présents sur le film de Tod Browning : Edward Van Sloan et Dwight Frye. Le cinéaste confie à Colin Clive, qui l’a déjà dirigé au théâtre, le rôle d’Henry Frankenstein, secondé par Mae Clarke qui interprète sa femme Elizabeth. Pour la créature, Whale se tourne vers un autre britannique jusque là habitué aux seconds rôles, Boris Karloff, âgé de 44 ans au moment du tournage prenant place aux studios Universal du 24 août au 3 Octobre 1931. Le maquillage imaginé par Jack Pierce nécessite plusieurs heures de travail et s’avère inconfortable pour le comédien qui en gardera des séquelles toute sa vie. Tout comme le long métrage de Tod Browning consacré à Dracula, le film de Whale ne conserve du roman de Shelley que les passages les plus célèbres : l’isolement du scientifique, la récupération de cadavres, l’évasion de la créature… . Le film de Whale est une libre adaptation de la première partie du roman. Ces choix dûs à l’origine théâtrale du film et aux contraintes budgétaires vont pourtant s’avérer une force non négligeable, obligeant le récit à aller droit à l’essentiel pour capter l’essence même de l’œuvre.

frankenstein-3Le crescendo dramatique est délimité par 3 actes représentant un dépassement des barrières morales induites par le sujet. Loin de se reposer sur son somptueux décorum expressionniste conçu par Charles D. Hall, ancien collaborateur de Charlie Chaplin, Whale profite des nombreuses réparties verbales pour livrer des dialogues qui questionnent avec justesse la nature humaine et son rapport ambigu à la création. Le film fait la part belle à la folie d’Henry qui le mènera à défier les lois de la nature et à se prendre pour dieu, lors de la naissance de la créature. Dans le rôle qui allait le faire rentrer dans l’histoire du cinéma, Boris Karloff livre une prestation mémorable. Dans le roman la créature s’évadait presque aussitôt après sa création, le cinéaste choisit au contraire de s’intéresser à la domestication du monstre par le scientifique. La démarche robotique, le regard vide, les bras souvent en avant comme pour implorer la pitié, font de la créature un martyr exploité par son créateur. L’absence de musique, et les raccords violents sur son visage permettent à l’ensemble de distiller un certain malaise encore aujourd’hui, qui culmine lors de l’homicide involontaire à l’égard de la petite Maria.

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À l’instar de l’œuvre de Shelley, le film de Whale est une œuvre subversive qui questionne par l’image notre rapport à la monstruosité et à la définition qu’on lui attribue. À contrario de Dracula, qui passé le 1er acte dans les Carpates, souffrait d’une mise en scène statique dûe aux difficultés qu’avait Browning à adapter sa réalisation aux contraintes du parlant, Frankenstein bénéficie d’une mise en scène innovante. Aidé du chef opérateur Arthur Edeson qui éclaira d’autres chefs d’œuvres comme Casablanca ou Le faucon maltais, Whale joue sur les raccords, l’accumulation de gros plans, le travelling avant, les perspectives et le contournement subtil de certaines conventions cinématographiques, comme l’ « Establishing Shot ». Ces éléments stylistiques permettent au long métrage de trouver sa singularité dans le paysage cinématographique de l’époque. La direction d’acteurs confère à l’ensemble une dimension opératique lors de nombreux passages comme « It’s Alive » et le dénouement dans le moulin à vent, qui auront marqué l’inconscient collectif mondial. Frankenstein est une œuvre profondément tragique et émouvante. Une dimension mélodramatique que le cinéaste poussera à son paroxysme dans l’extraordinaire suite La fiancée de Frankenstein.

frankenstein-5Doté d’un budget de 291,000 dollars, le film de James Whale en rapportera plus de 12 millions lors de sa sortie en salles en novembre 1931. L’immense succès du film permis à Whale de poursuivre sa collaboration avec Universal. En dehors du célèbre maquillage de Jack Pierce devenu une image récurrente de la pop culture, Frankenstein influença de nombreux artistes comme le maquilleur Rick Baker ou les dessinateurs Bernie Wrightson et Junji Itō. De nombreux cinéastes comme Terence Fisher, Ishirô Honda, Mel Brooks, ou Tim Burton lui rendirent hommage. Guillermo del Toro le considère comme l’un de ses films préférés. En 1991 Frankenstein fit son entrée au « National Film Registry » pour son importance « culturelle, historique et esthétique ». Une place largement méritée que ne saurait remettre en question un avis aussi dérisoire que celui de Pierre Murrat qui déclara pour la ressortie française du film en 2008 à Télérama «À le revoir, le Frankenstein, de James Whale, ne vaut vraiment pas tripette ».

À mi chemin entre l’horreur et la science fiction, Frankenstein demeure un chef d’œuvre intemporel, dont les qualités intrinsèques lui auront permis de toucher l’inconscient collectif mondial. Un conte philosophique qui aura marqué de nombreuses générations de spectateurs et d’artistes, confirmant l’immense talent de James Whale, conteur de génie et immense cinéaste ayant apporté au 7ème art l’un de ses plus beaux manifestes.

FICHE FILM
 
Synopsis

Henry Frankenstein est un jeune scientifique qui rêve de créer un être humain à l'aide de ses connaissances. En compagnie de son assistant Fritz, les deux hommes vont concrétiser ce dessein à partir de morceaux de cadavres mais l'expérience va tourner au cauchemar. En effet, le monstre à qui les savants ont greffé le cerveau d'un criminel, va échapper à leur contrôle et commettre plusieurs meurtres.