Foxcatcher (Bennett Miller, 2014)

de le 19/05/2014
 
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Avec Truman Capote puis Le Stratège, Bennett Miller s’est imposé à la fois comme un incroyable directeur d’acteurs ainsi que comme un habile conteur d’histoires, avec une passion pour les personnages complexes. En compétition cette année à Cannes, Foxcatcher confirme en partie cet état de fait tout en remettant légèrement en cause le second point, car le récit de son troisième film manque parfois de clarté.

Foxcatcher 1L’histoire du milliardaire John du Pont est fascinante, à tel point qu’il n’est pas bien difficile de saisir ce qui a pu passionner Bennett Miller dans ce personnage. Un histoire tragique, un personnage à l’équilibre psychologique très instable, et des lubies qui lui permettent de s’occuper, de dépenser son argent, mais également de se chercher. Le traitement choisi pour Foxcatcher n’est pas très aimable, et s’avère même relativement détestable. Bennett Miller cherche à brosser le spectateur dans le sens inverse du poil, de quoi créer une vraie sensation de malaise face à cette œuvre qui semble extrêmement hermétique, presque autiste. Cette approche et le sentiment que le film peut provoquer le situent quelque part dans la veine de The Master, la puissance écrasante des cadres de PT Anderson en moins. Pourtant, aussi perturbant soit-il, Foxcatcher est un film fascinant car très riche, son intrigue principale et son faux suspense lui servant de colonne vertébrale un peu branlante pour mieux venir y greffer mille sujets.

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En premier lieu, il y a bien sur cette vision d’une Amérique qui n’a pas beaucoup changé depuis la fin des années 80. Une philosophie de maîtres du monde qui vient pervertir jusqu’aux esprits les plus sains et détruit littéralement les plus faibles. C’est le cas de John du Pont et Mark Schultz, deux êtres plutôt instables que le destin fera se rencontrer jusqu’à créer une étrange relation, à la fois vampirique, respectueuse et amoureuse, ne pouvant mener qu’au drame. Le fait divers en lui-même, aussi fou et tragique soit-il, n’est là que pour créer un fil d’ariane et permet de ménager dans le film quelques zones de suspense, à la construction étrange, faisant de Foxcatcher une œuvre qui tient parfois du thriller, voire du cinéma d’horreur. En effet, par la longueur de ses plans, par les regards qu’il capte, par les ruptures brutales de son montage qui fait intervenir le silence après des plages sonores assourdissantes, le film adopte parfois une grammaire cinématographique appartenant au cinéma de genre, apportant une certaine singularité à ce drame pur et dur. Un drame qui s’articule autour de personnages qui sont clairement le point d’accroche de tout le film, et sans lesquels il n’aurait presque aucun intérêt. La narration est par ailleurs assez problématique, avec des éléments disposés de façon un brin anarchique, à l’image de cette conclusion brutale et qui utilise des cartons explicatifs peu judicieux, comme si tout à coup l’élément « inspiré d’un fait réel » prenait une importance fondamentale. Pour autant, malgré ses vraies longueurs, malgré ses maladresses diverses et variées, malgré un discours principal assez faible, Foxcatcher possède un extraordinaire pouvoir de fascination, à l’image des films précédents de Bennett Miller. Il lui manque simplement la précision d’un scénariste de génie pour en tirer quelque chose de surpuissant.

Foxcatcher 3Le plus beau dans Foxcatcher, comme dans The Master, se situe dans les différentes relations entre les personnages, les effets de substitution qui s’opèrent, et ce sentiment de progression dramatique indomptable, aussi indéfinissable et effrayant que dans Elephant. Le personnage de Mark Schultz, lutteur cherchant à retrouver la petite gloire de sa médaille olympique, est un homme dont tous les excès comportementaux et la tendance à l’auto-mutilation sont les somatisation d’un mal-être profond : un besoin de reconnaissance et d’émancipation vis-à-vis de l’ombre imposante de son grand frère, lutteur comme lui. Celui de John du Pont est tout aussi complexe et instable, et traité sur un monde presque monstrueux, Bennett Miller cherchant à en faire une sorte d’ogre insatiable avec le même besoin de reconnaissance, surtout par rapport à sa mère qui le dénigre quels que soient ses choix de vie et de carrière. Deux personnages ayant le même besoin, un faible et un puissant, ne pouvait que mener à un récit vampirique et de domination, John du Pont profitant de l’instabilité psychologique du sportif pour l’avaler et en faire sa « chose », un élève réduit au rang de servant, voire d’objet sexuel, même si cela n’est jamais clairement mentionné.

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Il n’y a rien de plus effrayant que le pouvoir absolu dans les mains les plus instables, c’est ce que nous a toujours appris l’histoire et c’est là que se situe une partie du discours de Foxcatcher, chronique désespérée autour d’un malade mental possédant la puissance de l’argent, la fascination des armes à feu, une surdose de patriotisme et le sentiment de vraiment contrôler son existence, alors qu’elle n’est dictée que par son désir de plaire à sa mère, coûte que coûte. Le processus de deuil étant impossible pour ce type de personnage pas vraiment sorti de l’enfance malgré les apparence, un drame familial ne pouvait mener qu’à une escalade et à la libération de toute cette folie contenue. Une folie qui transpire de chaque regard de Steve Carell, impressionnant et carrément effrayant sous son maquillage le métamorphosant, une folie que son utopie garde sous clé et qui se libère dès lors que les espoirs du départ s’évaporent. Si l’acteur, clairement à contre-emploi, fait des merveilles, il n’est pas le seul. Mark Ruffalo livre une nouvelle prestation remarquable toute en subtilité, et Channing Tatum, hors de sa zone de confort, impressionne presque pour la première fois dans un rôle excessivement dramatique, prouvant une nouvelle fois qu’il est capable de miracles lorsqu’il se retrouve entre les mains d’un directeur d’acteurs aussi brillant que Bennett Miller. Comme dans Le Stratège, plus encore même, le sport n’est là qu’un vecteur pour transmettre un discours bien plus vaste et égratigner une certaine philosophie américaine et son overdose de patriotisme. Mais Foxcatcher est surtout un étonnant et déstabilisant portrait d’un fou, d’un ogre dont le mal-être le pousse à détruire l’existence de tous ceux qui croisent son chemin. En cela, il est assez brillant, malgré son écriture qui pose de sérieux problèmes et l’empêche d’accéder au statut qui lui semblait promis.

FICHE FILM
 
Synopsis

Inspiré d’une histoire vraie, FOXCATCHER raconte l’histoire tragique et fascinante de la relation improbable entre un milliardaire excentrique et deux champions de lutte. Lorsque le médaillé d’or olympique Mark Schultz est invité par le riche héritier John du Pont à emménager dans sa magnifique propriété familiale pour aider à mettre en place un camp d’entraînement haut de gamme, dans l’optique des JO de Séoul de 1988, Schultz saute sur l’occasion : il espère pouvoir concentrer toute son attention sur son entraînement et ne plus souffrir d’être constamment éclipsé par son frère, Dave. Obnubilé par d’obscurs besoins, du Pont entend bien profiter de son soutien à Schultz et de son opportunité de « coacher » des lutteurs de réputation mondiale pour obtenir – enfin – le respect de ses pairs et, surtout, de sa mère qui le juge très durement. Flatté d’être l’objet de tant d’attentions de la part de du Pont, et ébloui par l’opulence de son monde, Mark voit chez son bienfaiteur un père de substitution, dont il recherche constamment l’approbation. S’il se montre d’abord encourageant, du Pont, profondément cyclothymique, change d’attitude et pousse Mark à adopter des habitudes malsaines qui risquent de nuire à son entraînement. Le comportement excentrique du milliardaire et son goût pour la manipulation ne tardent pas à entamer la confiance en soi du sportif, déjà fragile. Entretemps, du Pont s’intéresse de plus en plus à Dave, qui dégage une assurance dont manquent lui et Mark, et il est bien conscient qu’il s’agit d’une qualité que même sa fortune ne saurait acheter. Entre la paranoïa croissante de du Pont et son éloignement des deux frères, les trois hommes semblent se précipiter vers une fin tragique que personne n’aurait pu prévoir…