Exodus (Ridley Scott, 2014)

de le 01/12/2014
 
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Toujours synonyme de très grand spectacle, Ridley Scott nous offre pour Noël 2014 une fresque grandiose et spectaculaire, retraçant la destinée hors du commun et bien connue de Moïse. Mais Exodus: Gods and Kings résonne bien au-delà du gigantesque péplum en 3-D. Il est autant une réflexion sur la solitude du pouvoir qu’un hommage touchant d’un frère à un autre disparu trop tôt. Cecill B. DeMille a trouvé son digne successeur.

Exodus 1« For my brother, Tony Scott ». Le 19 août 2012, le cinéaste Ridley Scott apprend la terrible nouvelle de la mort de son frère cadet et interrompt pour une semaine le tournage londonien de Cartel afin d’être auprès de sa famille. Bien que ce sombre thriller lui soit dédié, le nom de Tony Scott n’apparaîtra pas à l’écran. Ces cinq mots, son frère Ridley ne pouvait se résoudre à les utiliser que pour clôturer son projet suivant. Un projet de longue date et d’envergure auquel le grand public assimile plus facilement le réalisateur de Gladiator ou Kingdom of Heaven. Noël 2014 sort Exodus: Gods and Kings, une histoire de dieux et de rois, celle d’un prophète et d’un pharaon. Le récit épique et tragique de deux frères et d’une force qui les dépasse et qui les séparera définitivement.

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Lorsque Ridley Scott s’attaque à une nouvelle adaptation de l’Exode au cinéma, la promesse est très grande. Les réalisateurs ayant encore le sens de l’épopée dans la plus pure tradition du péplum se comptent, de nos jours, sur les doigts d’une main. Depuis le 300 de Zack Snyder, n’importe quel projet usant de gerbes de sang numérique et tourné essentiellement sur des fonds verts se prétend être un péplum, car se déroulant durant l’Antiquité. Or, ce genre, ravivé en 2000 par le Gladiator du même Ridley Scott, correspond à des codes bien précis pour donner aux spectateurs le plus magistral des spectacles cinématographiques. Cependant, des tentatives plus respectueuses et moins opportunistes comme l’Agora d’Alejandro Amenábar ne trouveront malheureusement de succès dans les salles. Misant autant sur son savoir-faire que sur un retour des récits bibliques au cinéma comme à la télévision aux États-Unis, Scott s’est lancé à corps perdu dans le parcours extraordinaire de Moïse (Christian Bale) et du départ des hébreux de l’Egypte d’un tyrannique Ramsès II (Joel Edgerton).

Exodus 3Encore Les Dix Commandements ? Le grand écran n’a pourtant connu dans toute son histoire que quatre adaptations de l’Exode. Les deux premières sont du célèbre Cecil B. DeMille, l’une muette en 1923 et la suivante avec Charlton Heston en 1956. Viendra plus récemment le film d’animation Le Prince d’Egypte en 1998 avant cet Exodus: Gods and Kings de 2014. À l’heure des effets spéciaux numériques photoréalistes et de la stéréoscopie, cette nouvelle relecture parvient à raviver cette histoire millénaire en l’incarnant avec modernité et sachant rivaliser avec le spectaculaire des autres blockbusters actuels. Ridley Scott arrivera aussi bien à se placer dans la grande lignée des péplums qu’à revisiter son sujet à travers 2h30 épiques. Cette impression se confirme dès les premières minutes du film. Après un prologue classique et solennel, remémorant le contexte du peuple hébreu esclave de l’Egypte des pharaons, Scott nous présente des Moïse et Ramsès adultes, plaisantant sur le chemin d’un conseil de guerre. Contrairement à ses aînés, Exodus: Gods and Kings s’est débarrassé du passé de Moïse en introduction, qui le distinguait alors d’office de Ramsès.

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Ici, nous ne découvrons plus que deux frères, avec le renforcement de leur lien représenté dans l’échange de ces deux épées dorées, l’un portant désormais celle de l’autre. Mais si les prédictions annoncent une victoire triomphale avant le combat, elles aborderont aussi la question prophétique du destin de Moïse. Une révélation qui viendra semer le doute dans les esprits de ses proches royaux. Fidèle à lui-même, Ridley Scott ne pouvait se permettre un nouveau péplum sans une grande bataille digne de ce nom. Gladiator, Kingdom of Heaven, Robin des bois, chacun de ces long-métrages a eu droit à sa chevauchée fantastique dont le cinéaste anglais a le secret. Le rapprochement avec Kingdom of Heaven sera multiple lors de cette séquence épique. Le découpage, le choix des plans et la présence épisodique d’Harry Gregson-Williams sur la bande originale composée par Alberto Iglesias rappellent la bataille du château de Kerak en bien des points. La taille des décors, la finesse des costumes, des véhicules et des accessoires, la présence de milliers de figurants en chair et en os sur le grand écran… Le premier acte nous donne déjà un bel aperçu de l’ampleur de la vision que Ridley Scott va déployer par la suite.

Exodus 5L’Empire romain se reposant sur le pain et jeux ; une Jérusalem en proie aux chrétiens fanatiques menaçant la paix avec les musulmans ; une Angleterre minée par les dettes et la famine ; Exodus: Gods and Kings nous présente à son tour un système au bord de la rupture. Celui d’un royaume bureaucratique et administratif complètement déconnecté d’une réalité inégalitaire, où les classes exploitées ne demandent qu’à s’embraser face à l’oppression qu’elles subissent. Et c’est donc la venue de Moïse auprès de ces hébreux réduits en esclavage depuis 400 ans qui sera le point de départ d’une rumeur : l’histoire d’un jeune enfant hébreu qui aurait été élevé par le roi Sethi comme son propre fils. Le parcours de Moïse fait écho à ceux d’Aelius Maximus Decimus Meridius, de Balian et de Robin Longstride. Ce fils adopté par un patriarche bienveillant qui, en refusant son lègue, se retrouvera très vite considéré comme l’homme à abattre par le nouveau pouvoir en place. Une rupture qui, là encore, se fera à la manière d’une grande tragédie opératique, voire presque emphatique.

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Ridley Scott représentera respectueusement ensuite l’exil de Moïse vers l’Est, pour mieux accentuer la nuance qu’il apportera à son personnage ensuite. De manière intelligente, le cinéaste tranche, à nouveau, des précédentes adaptations cinématographiques de l’Exode en ne cédant pas à l’apparition surnaturelle du fameux buisson ardent. Tandis qu’Alberto Iglesias calque sa composition avec grâce sur le majestueux Vorspiel de L’Or du Rhin de Richard Wagner, l’appel de Dieu à Moïse de repartir en Egypte libérer les hébreux est assez osé dans l’interprétation que l’on peut en tirer. Présenté au départ comme quelqu’un de pragmatique et plutôt sceptique vis-à-vis des augures et de la théologie, le Moïse d’Exodus: Gods and Kings ne cessera de douter du but à atteindre de la mission qu’il s’est vu confier. Ridley Scott s’amusera également à faire douter le spectateur en alternant deux discours sur les interventions divines, laissant à chacun le choix d’apprécier la vision qu’il souhaite de la relation entre Dieu et son prophète.

Exodus 7Comme à chaque fois, Ridley Scott arrange l’histoire à ses envies, tout en restant fidèle à la relecture qu’il s’est imaginé. Ainsi, il filme son Moïse transformé en chef de guerre, entraînant des hébreux à la guérilla et menant des opérations commando à travers les pays, afin de pousser au soulèvement général des égyptiens contre les forces de Ramsès II. Or, le temps presse et l’action militaire de l’ancien général disparaîtra au profit plus démonstratif des dix plaies infligées par Dieu. Oubliez le bâton du prophète qui transforme les eaux du Nil en sang à son contact. Le déclenchement de la première plaie est on ne peut plus terrifiant et obsédant, nous rappelant bien que l’usage des effets visuels est d’autant plus efficace avec un important travail de mise en scène en amont. Toujours en apportant quelque chose d’inédit à l’image, notamment avec un tournage en stéréoscopie native, il en ira de même pour les neuf suivantes jusqu’à la traversée de la Mer rouge. Le final enchainera les plans extraordinaires et les plans d’ensemble, tout en revenant formellement à l’affrontement de ces deux frères au paroxysme de la séquence.

Si des annonces contradictoires ont spéculé sur la durée d’Exodus: Gods and Kings, il est très probable qu’une version longue du film surgisse un jour. L’éphémère présence à l’écran de Sigourney Weaver dans le rôle important de la mère de Ramsès II suggère la coupe de nombreuses scènes la concernant. La première moitié du film, celle qui intéresse particulièrement le cinéaste anglais, sera très certainement la plus sujette à des ajouts dans une nouvelle version en vidéo. Si comme Gladiator, Kingdom of Heaven et Robin des bois, son nouveau long-métrage n’est pas exempt d’anachronismes et d’inexactitudes historiques, Ridley Scott reste l’un des derniers à pouvoir financer des péplums à Hollywood et ne se préoccupe, en fin de compte, que d’offrir simplement au public une œuvre de fiction colossale en Cinemascope. Y avait-il meilleure façon de finir l’année 2014 qu’avec un tel cadeau ?

FICHE FILM
 
Synopsis

L’histoire d’un homme qui osa braver la puissance de tout un empire.
Ridley Scott nous offre une nouvelle vision de l’histoire de Moïse, leader insoumis qui défia le pharaon Ramsès, entraînant 600 000 esclaves dans un périple grandiose pour fuir l’Egypte et échapper au terrible cycle des dix plaies.