Entre le Ciel et l’Enfer (Akira Kurosawa, 1963)

de le 15/05/2017
 
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Toujours au travers d’un regard social contemporain, Akira Kurosawa s’attaque cette fois-ci à un dilemme moral sur fond d’éthique et de lutte des classes. Entre le Ciel et l’Enfer joue une fois de plus de son registre (ici, un film d’enquête) pour analyser tout un système de fond en comble. Ce qui fait la richesse absolue du métrage, c’est son sens constant de la nuance, du détail, du refus systématique de tout manichéisme dramaturgique ou sociétal. C’est justement cette modestie de Kurosawa, qui, quelque part entre Ciel et Enfer, ne condamne pas, mais expose et interroge.

La séquence d’ouverture d’Entre le Ciel et l’Enfer est d’ores et déjà un reflet parfait du cinéma d’Akira Kurosawa : la sobriété d’une réunion de cadres, dans un cinémascope sans chichi, débattant autour de l’évolution d’une entreprise de chaussures. L’un, Gondo (l’inébranlable Toshiro Mifune[1]), entend une rentabilité sur le long terme, forgée sur un respect du client et un produit de qualité ; les autres s’alignent sur la doctrine du consumérisme de masse qui a inondé les années 60 et 70, sous couvert de fusion corporatiste. La scène a à la fois tout et aucun rapport avec le reste de l’histoire : c’est une chappe de plomb qui pèse sur le personnage, mais pas le véritable moteur de l’intrigue. Le programmatisme de Kurosawa n’est pas pour autant vain ou simplement maniériste : outre l’enlèvement, c’est aborder frontalement ses enjeux, le chemin de croix qu’il va imposer à son personnage, remettant en question son équilibre moral, sa responsabilité d’entrepreneur, sa responsabilité paternelle et enfin sa responsabilité humaine.

Entre le Ciel et l’Enfer est un film bicéphale, de son titre à sa structure (un scénario en deux parties : un huis-clos puis une enquête) ou à ses figures de style (Gondo face au ravisseur, la couleur face au noir et blanc…) comme le rappelle Frédéric Albert Lévy[2]. Ce dernier, en réhabilitant les origines du film de Kurosawa, librement (mais parfois très directement) inspiré par le roman King’s Ransom d’Ed McBain, fait dénoter tout autant le génie du réalisateur japonais, dans ses notions d’adaptations en scénario, comme en mise en scène. Adapter un roman américain, finalement, c’est aussi recréer, d’une certaine manière, les liens de corruption morale entre les Etats-Unis et le Japon post-Seconde Guerre mondiale, affectant justement autant Gondo que son entreprise, finalement comme un écho au précédent Les Salauds dorment en paix. Ici, la désespérance est peut-être moins absolue, moins une fatalité – contre laquelle Kurosawa s’est toujours défendu. Gondo, malgré ses défauts, n’est finalement pas tant un mauvais bougre : c’est un homme qui a gravi les échelons avec force de caractère, non un bourgeois dynastique. Mairs alors qu’il flirte dangereusement avec la frontière de l’amoralité, n’est-ce pas aussi le cas de son ennemi dramaturgique autant que social, le ravisseur ?

Le second acte du film peut largement se targuer d’être une des enquêtes les mieux écrites qui soit : l’obsession du détail travaille chaque scène et rend l’ensemble non seulement davantage plausible, mais aussi plus complexe. Lors d’un débriefing, des binômes de policier font chacun leur tour un rapport sur les divers éléments dont ils avaient la charge (la voiture des kidnappeurs, le coup de téléphone, les sources du chloroforme, les billets de la rançon…), et l’immense majorité des réponses emmène vers une impasse. Pourtant, Kurosawa s’y attarde et la séquence dure ainsi une dizaine de minutes. Inéluctablement, la minutie de l’ensemble confère une forme de fatalité dans l’enquête, tant rien n’est laissé au hasard sans pour autant trouver de solution – si ce n’est, finalement, un coup du destin. Kurosawa le marque avec la force de sa cinématographie, mais encore une fois, avec un simple détail formel – en l’occurrence, un saisissant sursaut de couleur.

Entre le Ciel et l’Enfer, justement, il y a les fantômes, ces âmes en peine qui errent inlassablement. Ils existent souvent chez Kurosawa, mais ici leur tournure devient rigoureusement inquiétante :  dans les bas-fonds de Yokohama – tournés en studio car il aurait été trop risqué d’y aventurer la production – la jeunesse nippone, totalement shootée, est spectrale. Cet entassement de morts-vivants invoque le rapport à la corruption morale et physique qui obsède Kurosawa. Forcément, c’est dans ces limbes que l’on traque le criminel, devenu meurtrier, croisant par hasard, quelques pas plus loin, Gondo, lui-même en train d’errer. Plus tard, dans le même ordre d’idée, la scène finale, estomaquante, n’omet pas d’illustrer qu’entre le Ciel et l’Enfer, le monde est petit.

[1] C’est sa seizième mais toutefois avant-dernière collaboration avec Akira Kurosawa.

[2] Dans le livret de l’édition Wild Side.

Entre le Ciel et l’Enfer est disponible en blu-ray et DVD depuis le 3 mai 2017, édité par Wild Side, dans une très belle édition contenant un livret illustré de Frédéric Albert Levy ainsi que deux documentaires : Le suspens selon Kurosawa (27′) et Entre le Ciel et l’Enfer selon Jean Douchet (17′), venant compléter la collection Les Années Toho.

FICHE FILM
 
Synopsis

Au moment de conclure le deal de sa vie, Gondo, un homme d'affaires, apprend que son fils a été kidnappé, que la rançon demandée est proche de la somme qu'il devait consacrer à ce fameux deal... Désespéré, il s'apprête à réunir l'argent pour sauver son fils quand un coup de théâtre pour le moins inattendu se produit : les kidnappeurs croyant s'emparer du fils de Gondo ont en réalité enlevé le fils de son chauffeur... Sauver un enfant qui n'est pas le sien, un terrible dilemme pour cet homme d'affaires...