Enemy (Denis Villeneuve, 2013)

de le 28/07/2014
 
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[SPOILER ALERT : Nous vous conseillons la lecture de cette critique après vision du film afin de ne pas avoir connaissance d’éléments analysés dans ce texte]

Après la sortie de deux purs thrillers, assez brillants dans leur genre, Denis Villeneuve revient à un cinéma de l’étrange se rapprochant de ses essais dans le court métrage. Et s’il donne cette fois la sensation de marcher dans les traces d’un aîné plutôt que de déblayer son propre chemin, Enemy ne manque ni d’intérêt ni d’efficacité, tout en jouant avec différentes figures très classiques du trouble mental.

Enemy 1Tourné avant le formidable Prisoners, Enemy prouve à quel point Denis Villeneuve est un metteur en scène versatile, capable de jongler entre les genres avec la même habileté. Plutôt que le thriller sordide, il se penche cette fois sur un cinéma beaucoup moins terre-à-terre et sur des illustrations mentales, dans une veine qui n’est pas sans rappeler son étonnant court Next Floor. Une façon élégante de rappeler qu’il n’est pas de ces réalisateurs à ranger trop facilement dans une case trop étroite pour lui. Toujours est-il qu’avec Enemy et ses choix assez radicaux, voire carrément déstabilisants, il se montre surprenant et signe un film vénéneux qui cherche bien évidemment à marcher dans les traces de David Lynch.

Enemy

Les motifs du double, du couple, la logique évocation de la schizophrénie et un décor ancré dans le monde du cinéma, voilà de quoi affirmer haut et fort un héritage. Il en va de même pour la désarticulation de la narration qui vient faire se télescoper deux récits-miroirs et une volonté claire et nette de perdre le spectateur dans les méandres d’un film en apparence très simple, mais définitivement labyrinthique, même s’il ne nécessite pas forcément une clé de décryptage comme son modèle évident : Lost Highway. Reste qu’Enemy joue jusqu’au bout la carte du mystère, jusqu’à son tout dernier plan à fort potentiel de fascination/interrogation/agacement, au choix. Denis Villeneuve a décidé de jouer avec le compréhension du spectateur, mais également avec ses notions en analyse des visions inconscientes. Sans doute un brin prétentieux dans cette approche qui oublie une partie du public, le film possède toutefois un étonnant pouvoir de fascination, tel un poison mortel aux saveurs délicieuses.  Dès les premières minutes, il cherche le malaise dans un univers de débauche bizarre façon Eyes Wide Shut. La photographie aux teintes jaunâtres est là pour étayer son approche, à savoir que tout ce qui apparaitra à l’écran ne tiendra pas nécessairement de la raison, qu’il faudra recomposer le puzzle de ce récit entre rêve, réalité et projections inconscientes. Et pour troubler encore un peu plus les choses, il ne délimite pas, visuellement, les différentes strates de son film.

EnemyEnemy joue autour de différents motifs liés à la représentation de la santé mentale au cinéma. Dédoublement, troubles de la perception, tension sexuelle exacerbée, zones de flottement de la mémoire et omniprésence de figures d’insectes. Mais plus qu’un énième film « sur » la schizophrénie, Denis Villeneuve utilise cet élément moteur (et dont la présence reste à mettre au conditionnel jusqu’à la fin, il ne s’agit que d’une piste d’analyse) pour alimenter un discours bien plus vaste. Parmi les diverses grilles de lecture possibles, celle de l’allégorie d’un adultère est peut-être la plus solide, et la plus puissante en terme d’imagerie. En effet, tout Enemy peut être abordé via ce prisme, comme si cet homme se créait un double de toutes pièces, inconsciemment, pour vivre une double vie. Un double qui serait en plus un acteur, quel heureux hasard. Concrètement, sous cet angle Enemy devient un film limpide dont la double intrigue prend racine dans la culpabilité d’un homme infidèle.

Enemy 4

Enemy évolue donc entre réalité et projection mentale, sans véritable distinction visuelle entre les deux. Amour, désir, mort et distorsion du réel se mêlent dans un maelstrom parfois grossier, car jouant sur des métaphores assez évidentes et bien mises en avant, mais souvent très habile. Avec son ambiance cauchemardesque ressemblant parfois à du Fincher, de par sa sophistication et son dévouement total à des choix graphiques radicaux, ses personnages troubles qui semblent évoluer dans des réalités distinctes, son économie de dialogues, sa mise en scène extrêmement élégante et ses tonalités surréalistes, Enemy est une proposition de cinéma passionnante, mais qui à l’image de son modèle lynchéen peut se mettre une large partie du public à dos. Denis Villeneuve va jusqu’au bout de son concept et livre un petit film détonnant qui donne vie au récit original de José Saramago, tout en offrant à l’excellent Jake Gyllenhaal une nouvelle occasion de montrer l’étendue de sa palette de jeu, ici dédoublée. Une expérience d’autant plus intéressante que les films dont l’aventure ne se termine pas, dans l’esprit du spectateur une fois le générique terminé, sont une espèce en voie de disparition.

FICHE FILM
 
Synopsis

Adam, un professeur discret, mène une vie paisible avec sa fiancée Mary. Un jour qu'il découvre son sosie parfait en la personne d’Anthony, un acteur fantasque, il ressent un trouble profond. Il commence alors à observer à distance la vie de cet homme et de sa mystérieuse femme enceinte. Puis Adam se met à imaginer les plus stupéfiants scénarios... pour lui et pour son propre couple.