Elle (Paul Verhoeven, 2016)

de le 02/06/2016
 
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Dix ans après l’extraordinaire Black Book, Paul Verhoeven est de retour sur grand écran avec Elle, adaptation du roman « Oh… » de Philippe Djian. Un retour précédé d’une importante couverture médiatique qui n’aura échappé a aucun fan du cinéaste, et d’une présentation triomphale lors du dernier festival de Cannes. Cependant cet impressionnant retournement de veste d’une partie des institutions culturelles à l’égard d’un cinéaste autrefois décrié, masque-t’il la chute d’un des plus grands génies du cinéma contemporain ? La réponse est beaucoup plus complexe et n’apporte pas forcément de réponse.

Elle 1Alors qu’il tente de monter plusieurs projets, Paul Verhoeven est contacté par le producteur français Saïd Ben Saïd connu pour aider des cinéastes sur le déclin comme Brian De Palma, David Cronenberg et bientôt Walter Hill. Saïd propose au Hollandais violent une adaptation du roman de Djian avec Isabelle Huppert. Verhoeven accepte mais envisage un tournage aux États Unis avec une autre actrice que l’égérie de Michael Haneke. Carice van Houten est envisagée, de même que Nicole Kidman et Julianne Moore. Ces deux dernières déclinent le projet en raison du traitement du viol. Finalement le cinéaste décide de revenir en France avec Huppert en tête d’affiche, épaulée par Laurent Lafitte, Anne Consigny, Charles Berling, Virginie Efira, Alice Isaaz et Christian Berkel. Afin de se familiariser avec la langue de Molière, Verhoeven suit un stage intensif, tandis que le scénario de David Birke (Gacy, 13 Sins) est adapté en français par Harold Manning déjà à l’œuvre sur Shame de Steve McQueen. Le tournage débute à Paris en Janvier 2015, s’étalant sur plus de 3 mois sur un rythme intensif, mais dans une ambiance que le cinéaste qualifie d’heureuse.

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Michèle Leblanc (Isabelle Huppert) directrice d’une boite de jeux vidéo est violée par un mystérieux agresseur dans sa demeure située dans la banlieue parisienne. Plutôt que de porter plainte elle préfère continuer sa vie tout en menant sa propre enquête. Comme le suggère son résumé Elle est un drame teinté de thriller prenant place dans la bourgeoisie française. À première vue, le nouveau film du Hollandais violent contient tout ce qu’affectionne l’intelligentsia mondaine. Un récit centré sur les faux semblants de la bourgeoisie, une protagoniste principale au passé glauque, une description documentaire et naturaliste du quotidien, une thématique qui se voudrait subversive mais au final inoffensive… . Pour ne rien arranger Isabelle Huppert campe un personnage strictement identique à ces précédentes prestations. Une personnalité haut placée et antipathique dont les récents évènements vont mettre à jour une sexualité et un passé trouble. Si Elle a obtenu autant de louanges de la part d’une presse autrefois hostile à l’égard de Verhoeven, c’est probablement pour le combo « critique bourgeoise + Isabelle Huppert ». On en vient à penser que le cinéaste de Katie Tippel et Starship Troopers est une nouvelle victime de l’establishment culturel. Pourtant un doute subsiste tout au long du film. Après que nous entendons Leblanc se faire agresser en hors champ, apparait la première image, son chat unique témoin du viol. Un gros plan incongru qui apporte un décalage à une situation malsaine, et qui va contaminer tout le métrage.

Elle 3Si le film énumère avec aplomb tous les clichés du cinéma d’auteur français et que le rebondissement principal est prévisible, Verhoeven parvient à maintenir notre attention par un traitement hyperbolique des enjeux. Chaque situation, chaque personnage et presque chaque dialogue semble être une caricature « over the top » de ce que l’industrie cinématographique hexagonale produit de pire depuis des décennies, finissant par faire de Elle une comédie noire. Grand admirateur de Billy Wilder, Verhoeven a toujours pris soin d’inclure une grande dose d’ironie sarcastique à ses films, ce nouveau long métrage n’y fait pas exception. Ici l’humour prend place auprès de personnages détestables. Cependant une question demeure jusqu’où cet humour est volontaire ? Si l’on est tenté de voir Elle comme une satire du cinéma français, qui utiliserait ses codes pour mieux le détruire de l’intérieur, accentué par le passif du cinéaste qui avait piégé la paresse intellectuelle des critiques de son pays natal via Le quatrième homme, et le show biz américain dans Showgirls, la réalité semble plus complexe. Les deux films précités étaient des modèles de fabrication cinématographique, bénéficiant du génie chorégraphique de son auteur et de scripts dont la force satirique venait du caractère atypique dans lesquels ils se déroulaient. L’univers mental d’un écrivain dans Le quatrième homme et le Las Vegas de Showgirls.

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L’œuvre de Verhoeven abordait souvent des questions socio politiques ayant trait à la lutte des classes dans Turkish Delight, Katie Tippel et Spetters, ainsi que l’ambiguïté humaine au sein de contextes historiques chaotiques, comme le moyen âge de La chair et le sang ou la seconde guerre mondiale dans Soldier of Orange et Black Book. Les personnages principaux étaient amenés à confronter leur humanité, soit en la perdant comme Katie Tippel soit en la regagnant comme Murphy dans Robocop, en intégrant ou en luttant contre une société déshumanisante et totalitaire. Autant d’éléments qui rapprochaient le Hollandais violent de « cinéastes enragés » comme Fuller, Aldrich ou Fukasaku. Ici les choses semblent quelques peux différentes. Aidé du directeur photo Stéphane Fontaine, collaborateur attitré de Jacques Audiard, Verhoeven délaisse l’approche chorégraphique qui l’a fait connaitre jusqu’aux USA, pour une réalisation dans la droite lignée de son téléfilm Tricked. Une caméra portée au découpage approximatif et à la lumière souvent laide. Cependant un éclair de génie vient quelque peu relever le niveau. Un soir le vent pousse Michèle et son voisin Patrick (Laurent Lafitte) a fermer successivement les fenêtres jusqu’à se rapprocher mutuellement. Lorsque Patrick doit quitter la maison, le vent soulève les cheveux de Michèle dans une imagerie romantique et lyrique à la Autant en emporte le vent, l’un des films préférés du cinéaste. Un vrai instant de grâce qui contraste avec le reste du métrage. L’autre élément à prendre en compte est le montage. Habitué à un enchainement dynamique qu’il aura poussé à son paroxysme lors du siège des arachnides dans Starship Troopers, Verhoeven et son monteur Job ter Burg font preuve d’un montage énergique, qui associé au traitement hyperbolique de l’ensemble parvient presque à faire oublier les carences en réalisation. Bien que très différent de ces précédentes œuvres, Elle fait la part belle aux images et thématiques récurrentes du Hollandais violent. Grand fan d’Alfred Hitchcock, Verhoeven aborde le voyeurisme sexuel de Fenêtre sur cour, allant jusqu’à faire une analogie entre l’activation des lumières d’un sapin et l’orgasme de Michèle. Par ailleurs la scène ou l’héroïne jette les cendres d’un proche n’est pas sans évoquer la séquence finale des cheveux dans la décharge de Turkish Delight, ou l’enterrement du bébé prématuré dans La chair et le sang, la noirceur mélancolique en moins.

Elle 5Il en va de même pour la scène du repas qui n’est pas sans faire écho à celle de Turkish Delight, notamment dans sa manière de mettre à jour les travers de la bourgeoisie via les propos xénophobes de Charles Berling et Virginie Efira. Autre thème récurrent, la fragilité de l’existence humaine. Lorsque l’agresseur nous montre son crâne brisé tel Murphy retirant son casque dans Robocop. Les personnages font écho à d’autres protagonistes récurrents chez le réalisateur. Dans ses besoins de confort matérialiste, Josie (Alice Isaaz) n’est pas sans évoquer Fientje de Spetters. Si beaucoup ont comparé Michèle à Catherine Tramell dans Basic Instinct, son poste et le chantage qu’elle subit renvoient à Remco dans Tricked et dans une moindre mesure à Dick Jones dans Robocop. Quant à la perception de la réalité présente dans Le quatrième homme et Total Recall, on la retrouve dans le final qui nous incite à penser que tout ceci n’était peut être qu’un jeu pervers bien avant le début du film. Si tous ces éléments semblent prouver que Verhoeven n’a rien perdu de sa verve, ils donnent également l’impression d’une caricature de son cinéma, laissant subsister un doute quant à aux réels tenants et aboutissants de ce long métrage. À moins que tout ceci ne soit un « piège » à l’égard de la critique cherchant impérativement à accoler sa grille de lecture prédéfinie sur son cinéma, sans jamais questionner la démarche métatextuelle que le réalisateur souhaite renvoyer à la gueule d’un analyste fainéant. La question reste ouverte est n’apporte pas forcément une réponse immédiate.

Œuvre étrange, Elle demeure un long métrage à découvrir, tant les questions volontaires et involontaires qu’il pose nous donnent l’occasion de prendre du recul sur notre regard de spectateur et notre volonté de vouloir interpréter les choses dans le sens qui nous convient. Une qualité indéniable qui mérite d’être soulignée.

FICHE FILM
 
Synopsis

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d'une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d'une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s'installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.