Edge of Tomorrow (Doug Liman, 2014)

de le 05/06/2014
 
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On ne savait pas trop sur quel pied danser avec l’annonce du nouveau projet de Tom Cruise, balancés entre la filmographie peu fiable de Doug Liman et un pitch redoutable mais casse gueule, celui de la boucle temporelle, cette fois appliqué à un actioner de SF. Le résultat est à la mesure de l’attente, déséquilibré mais attachant.

Edge of TomorrowTom Cruise a un plan. On ne sait pas lequel, on ne sait pas si ça consiste à conquérir la planète ou juste à soigner sa filmographie, mais il a un plan. Et c’est un bon plan. Cela paraît évident tant il persévère à se lancer dans des projets aux rôles similaires en apportant tout juste des nuances de variations à l’image d’action hero qu’il construit depuis des décennies.

En l’occurrence, Edge of Tomorrow paraît étroitement lié à Oblivion sorti à peine un an plus tôt : le genre, la solitude du héros, le thème de l’amour face au temps et au destin, le protagoniste aux incarnations multiples, la figure du soldat idéal, l’image du martyr, les réminiscences bouddhistes (voire scientologues ?), etc. Les deux films exploitent plus qu’un acteur commun, mais des liens de fond, presque invisibles, exploitant une philosophie similaire. Avant même de parler de l’histoire du film, le thème de la répétition semble donc engrainé dans la carrière de Tom Cruise et au-delà du simple divertissement que constitue le film, il y a une résonance méta entre cette histoire et l’image qu’il renvoie.

EDGE OF TOMORROW

Edge of Tomorrow est l’adaptation d’un roman japonais intitulé « All you need is kill », un savant mélange entre l’idée de la boucle temporelle et le récit de guerre en science-fiction, le tout au carrefour des influences et des médias. Ainsi, Cage est un représentant média pour l’armée dans une guerre opposant l’humanité à une race alien nommé les Mimics. Propulsé en première ligne de front lors d’un débarquement voué au massacre et sans la moindre expérience militaire, il se fait tuer illico-presto mais acquiert par accident le pouvoir de recommencer la journée au moment où il meurt. Comme dans un jeu-vidéo, il découvre ainsi le concept du « die and retry », apprenant chaque élément de son parcours sur le bout des doigts et acquérant ainsi malgré lui l’expérience militaire d’un guerrier de champs de batailles.

Edge of TomorrowAu cours de son infinie journée, Il rencontre Rita Vitraski (Emily Blunt), l’égérie de l’armée surnommée la « Full Metal Bitch » (ce à quoi elle répond d’un coup de poing dans la gueule dès qu’elle l’entend). Elle aussi avait reçu le même pouvoir temporel, ce qui avait fait d’elle une machine à tuer ultime. En s’alliant à Cage, elle lui apprend à devenir un soldat sur-entraîné dans l’espoir de venir à bout de la bataille et de gagner la guerre dans la foulée si possible.

Ici, pas de place aux considérations métaphysiques d’Un jour sans fin, on est clairement dans la pure exploitation du genre. Embrassant une direction artistique guerrière renvoyant à Starship Troopers et Aliens, le film est néanmoins totalement dépourvu de leurs propos anti-militaristes. Ainsi, le montage progresse par ellipses invisibles, nous montrant très vite un Cage qui connaît par cœur tout ce qui va lui arriver (plus même que le spectateur, seul moyen de surprendre en termes de narration) et apprenant à presque aimer sa condition, à soigner les accessoires de son exo-squelette, à se passer de son casque sous prétexte qu’il le gêne plus qu’autre chose et à se parfaire dans l’art de trucider en massacrant à la tonne un adversaire totalement dépourvu d’attributs humains. On ressent l’influence de la japanimation, du cyber-punk, Heavy Metal, de jeux comme Resistance dans ces répétitions de combats du débarquement opposants des armées humaines pourvues d’armures robotisées face à des aliens à l’apparence changeable à volonté, le plus souvent des chimères entre animaux sauvages et tentacules en métal. Dans ces conditions, et sans jamais montrer la moindre scène qui montre la motivation de ces aliens ou qui les caractérise, on en est réduit à voir des mitraillettes vivantes tirer dans le tas de CGI informes sans la moindre empathie. Et contrairement à du Paul Verhoeven, ici le mouvement militaire n’est jamais accompagné de sa satire politique. On a gardé l’image de la propagande, mais oublié le regard critique sur la propagande. Le film perd d’un coup de sa superbe matière de fond.

EDGE OF TOMORROW

Coincé par un spectacle tous publics, la violence est rabotée au maximum pour ce qu’on est en droit d’attendre d’une scène de débarquement (qui cite lourdement celui de juin 1944 tout le long du film). On voudrait une séquence entière qui montre l’absurdité de la guerre, le grotesque de sa violence ou au contraire qui assume sa part de défouloir de l’imagination aux évocations puissantes, mais on en verra rien, ou plutôt si, mais par petits échantillons, par le montage accentuant le côté répétitif de la quête du héros plutôt que par l’univers qui l’entoure. C’est logique et cohérent, mais ça limite fatalement les morceaux de bravoure à quelques bouts de scènes éparpillées, certes spectaculaires et plutôt bien filmées (ce qui est déjà assez énorme en soi pour un réalisateur comme Doug Liman), mais rageantes de ne pas pouvoir en donner un peu plus.

Edge of TomorrowCela étant dit, pendant deux tiers, Edge of Tomorrow correspond parfaitement à ce qu’on était en droit d’attendre : un film d’action estival, bourrin, divertissant et assez bien tenu. La technique se tient à peu près, Tom Cruise joue a la perfection, et la grande qualité du film, c’est Emily Blunt dans le personnage de Rita. Voilà une nouvelle femme forte apportée par le cinéma de genre, plus badass, cool et mise-en-valeur que tous les autres personnages du film, celui de Cruise inclus. Le film parvient à éviter les pièges misogynes de son pitch (l’objectification, le male gaze, la fausse indépendance de la femme) et parvient même à créer assez subtilement de la tendresse par son personnage sans jamais diminuer sa force ou sa détermination. Rien que pour ça, le film impose le respect.

Puis viens le troisième tiers, qui complique un peu les choses. Sans tout dévoiler, le film a été contraint de ré-écritures par un paquet de scénaristes et de script-doctors, et même de reshoots, faute d’avoir une fin satisfaisante au moment du tournage. La solution donnée satisfait du point de vue du pitch mais s’éloigne trop de l’énergie posée par la première heure pour réussir à vraiment exploiter l’histoire jusqu’au bout, donnant une impression d’acte manqué.

EDGE OF TOMORROW

Dans l’ensemble, le film est constamment sur le fil du rasoir, pouvant tomber d’une seconde à l’autre dans la facilité et le gâchis autant que dans de belles réussites. Son évocation de la guerre passant par de nombreuses références (Verdun, la Normandie, la France occupée) donne un cachet désabusé bienvenu, l’humour noir marchant à fond sur les centaines de morts plus sadiques les unes que les autres subies par Tom Cruise fonctionne et le film regorge ce qu’il faut d’action bien mise-en-scène pour être pris comme un bon film de genre assez honnête, faute d’être plus ou même d’y aspirer.

Mais à Hollywood, quand une formule n’est pas aboutie, elle ne meurt pas. Elle apprend, et elle recommence, et recommence, et recommence…

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans un futur proche, des hordes d'extratterrestres ont livré une bataille acharnée contre la Terre et semblent désormais invincibles: aucune armée au monde n'a réussi à les vaincre. Le commandant William Cage, qui n'a jamais combattu de sa vie, est envoyé, sans la moindre explication, dans ce qui ressemble à une mission-suicide. Il meurt en l'espace de quelques minutes et se retrouve projeté dans une boucle temporelle, condamné à revivre le même combat et à mourir de nouveau indéfiniment…