Downsizing (Alexander Payne, 2018)

de le 10/01/2018
 
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Après avoir confié les rênes du scénario à Bob Nelson pour Nebraska (2013), Alexander Payne reforme son duo avec le scénariste Jim Taylor (Citizen Ruth, 1996 ; L’Arriviste, 1999 ; Monsieur Schmidt, 2002 ; Sideways, 2004) pour nous offrir Downsizing. Imaginez que l’on vous donne la possibilité d’accroître votre niveau de vie, et par la même occasion de combattre le phénomène de surpopulation ? Et si cela passait par un processus de rétrécissement ? Paul Safranek (Matt Damon) et sa femme Audrey (Kristen Wiig) veulent tenter l’incroyable expérience…
C’est après un long processus d’écriture, des problèmes de financement et près de onze ans passés à le concevoir, que le long-métrage arrive enfin en salles. Avec Downsizing, Alexander Payne reprend sa double casquette d’auteur-réalisateur et, soumet une comédie des plus réflexives sur les problématiques économiques et enjeux écologiques qui questionnent la société actuelle. Exploitant ses atouts de scénariste, Payne renoue avec ses velléités de cinéaste en présentant une fraîche et originale proposition cinématographique, mêlant comme à son habitude, les codes propres à la comédie, aux road movie, buddy movie etc., et cette fois-ci, pour surprendre ses fans : à la science-fiction. Gros plan sur les caractéristiques de « taille » proposés par Downsizing.


Structure narrative millimétrée

Dans l’œuvre qui caractérise les scénaristes de l’oscarisé Sideways, il faut souligner le script intelligemment ficelé. Bien que classique, la structure fonctionne efficacement sans pour autant rester en surface à propos des multiples sujets abordés. Jouant à la fois sur les éléments propres à une comédie classique, une situation initiale très bien établie : l’américain moyen, ici incarné par Paul Safranek (d’Omaha, tout comme un bon nombre des personnages de Payne, lui-même originaire de la plus grande ville de Nebraska) avec une situation plutôt stable (ergothérapeute – métier déjà exercé par le personnage secondaire : Vikki, dans Monsieur Schmidt), se rend compte des possibilités offertes par le downsizing par le biais d’un de ses amis qui a sauté le pas avec sa compagne. L’hypothèque de la maison n’étant pas assurée, cette raison apparaît comme l’élément perturbateur par excellence. C’est bien un facteur économique qui va enclencher ce besoin (plutôt qu’envie) de rétrécir. L’élan politique et la portée écologique seront donc à première vue soulignés par le personnage féminin de Ngoc Lan Tran (Hong Chau), qui incarne justement le modèle d’une révolte inhérente non seulement aux soucis dominants du Vietnam, mais également aux problèmes résultant du downsizing.

 

Porte-monnaie XXL

Le tragi-comique de Downsizing apporte un regard plus ou moins cynique sur la société actuelle. Payne ne fait pas dans la demi-mesure. Les villas ne cessent de fleurir dans le Leisureland, un monde (utopique ?) à moindre coût où il est facile de décupler ses rendements grâce au downsizing. Rétrécir permet paradoxalement de « grandir » dans la société… Dusan (Christoph Waltz) en est le parfait modèle. Incarnant l’Européen de l’Est border line, le voisin du dessus de Paul, contraste avec ce dernier dans l’excès. De l’absurde au cynisme (notamment via le jeu succulent offert par Waltz), cet opportuniste a compris que son niveau de vie pouvait très bien accroître en faisant appel à la contrebande. Imaginer ce qu’exploiter le contenu d’une bouteille de vodka à échelle réelle serait dans un monde « réduit »… Le downsizing oblige, la consommation d’un litre d’alcool équivaudrait à une toute autre consommation à Leisureland…
Payne accentue, grâce au traditionnel montage shot/reaction shots, la critique sociale. Ces nouveaux « riches » montrent alors l’étonnement ou le dégoût face à ce qui serait finalement le  monde « réel ». En témoigne l’amusante séquence où Paul a déniché une véritable rose (de taille XXL, mais pourtant de taille « normale » pour nous autres non downsizés). Elle ne fait sans doute pas l’effet escompté, quand Dusan l’affiche auprès de ses convives. Choc des cultures sous-dimensionné ?

 

Minorité « agrandie » à échelle « réduite »

Au bout du tunnel qui mène vers le logement de Ngoc Lan, on passe de l’ébahissement « visuel » des demeures « démesurées » à l’ahurissement « moral » des immeubles délabrés. Se dressent, tel que Payne le montre à travers ces plans d’ensemble en plongée, des habitations loin de s’adapter aux modèles utopistes prônés par Leisureland. Ce sont de grands ensembles qui riment avec « prisons géantes » où finalement, le pauvre reste pauvre : une partie de la population reste surpeuplée alors que le downsizing devrait servir à la réduire. Noirs, latinos, asiatiques… handicapés, malades… L’américain blanc moyen peut sans doute espérer une possible ascension sociale, quand la minorité miséreuse, exclue, ne cesse de gravir les marches d’un immeuble sans ascenseur. Illustration symbolique d’une douloureuse ascension pleine d’illusion…
Sous les traits humoristiques de l’émouvante dure à cuire Ngoc Lan Tran, l’on se rend compte du quotidien difficile à surmonter de la minorité. Cette figure de la révolte vietnamienne a été contrainte de survivre dans un emballage en carton (d’une télévision !), un lieu de vie plus qu’improbable qui rentre en écho avec les conditions des exilés contemporains, migrants naufragés, fuyant les pressions politiques et économiques de leur pays natal.
Payne pointe ici l’un des paradoxes de ce consumérisme qui est évidemment loin d’être « rétrécie », et ne fait que pénaliser une « minorité » qui ne cesse de s’accroître. Aussi paradoxal soit-il, c’est devant un écran géant (enfin, de taille normale !), que la population écartée par le uprising social lié au downsizing physique, se retrouve dans le hall géant de l’immeuble délabré à regarder des soap operas latino-américains. Cette troisième partie sort de l’absurde pour désigner singulièrement un réel toujours tangible.
Le cynisme qui découle de ce concept semble plutôt aboutir à une obsédante cruauté sociale que la réalisateur révèle à travers une mise en scène habilement construite, tout en injectant un humour particulièrement dosé à souhait.

 

De la petite à la grande histoire.

Sans doute, se révèle ici une comédie en quatre actes où, comme le suggère Alexander Payne lui-même, inspiré des fresques felliniennes, on accompagne le personnage, traversant plusieurs « épisodes », et se retrouvant finalement devant une révélation qui lui permet de s’affranchir.
Chez Payne et Taylor, les personnages restent portés par la volonté de « s’accomplir », de s’affranchir pleinement, à travers une nécessité de prendre « soin de ». Le sense of care propre aux personnages féminins (plus largement à l’espèce des mammifères) semble être adopté par les protagonistes masculins d’Alexander Payne. Ce qui pousse sans nul doute Matt (George Clooney) à prévenir à tout prix l’amant de sa femme de son décès (Les Descendants, 2011). L’absurde (pas si illogique que cela) découle de la caractérisation de personnages qui, par la force des choses, se retrouvent abandonnés, en échec sentimental et/ou social, mais qui « se cherchent » dans la réalisation personnelle à travers leurs actes, notamment. Paul Safranek en pleine quête identitaire, se voit comme pris par un élan de « sauvetage de l’espèce ». Mais au contact de Ngoc Lau, infirme (amputée suite à une infection due à son voyage périlleux dans l’emballage d’une télévision), il va se transformer progressivement en un véritable « infirmier », porté par une quête sûrement moins « ambitieuse », mais plus « humaine » en soignant les laissés-pour-compte des bas fonds de Leisureland. La dimension politisée engage Paul à se repositionner au sein même de cette nouvelle société dans laquelle il évolue, lui ouvrant les yeux sur cet hors-champ invisible, quelle que soit l’échelle.
Au même titre que Warren (Jack Nicholson, Monsieur Schmidt) se « révèle » à travers sa bienfaisance auprès de Ngudu, jeune enfant de Tanzanie qu’il parraine. Redonner un sens à sa vie, tel est le moteur des comédies de Payne, qui permettent à des personnages, loin de représenter le héros parfait, de prendre de la hauteur et proposer un ending plus optimiste. Ainsi les deux scénaristes empruntent aux road movies et buddy movies (dans Sideways, deux amis que tout contraste, Miles – Paul Giamatti et Jack – Thomas Haden Church, se lancent dans la route des vins en Californie), tout en puisant dans les leçons de vie classiques hollywoodiennes, où le protagoniste ressort transcendé par le voyage initiatique. Ces personnages « infirm(e) – iers » se reconstruisent à travers leurs rencontres, gardant le rôle ambivalent du soigné/soigneur.

 

La caméra « sur mesure »

D’un point de vue technique, celle-ci est mise à l’épreuve pour la première fois chez Alexander Payne (qui est loin d’être un habitué des films de science fiction), avec près de 750 plans comportant des effets spéciaux (film à gros budget – le plus cher du cinéaste américain) – à travers ces changements de focales réguliers qui rendent compte d’un monde tantôt en train de grandir, tantôt en train de rétrécir. Il ne s’agit évidemment pas du premier film mettant en scène un tel sujet (de L’Homme qui rétrécit de Jack Arnold, 1957, en passant par L’Aventure Intérieure de Joe Johnston, 1987 ou encore Chéri, j’ai rétréci les gosses de Joe Dante, 1989, pour n’en citer quelques-uns). Néanmoins, Downsizing joue ingénieusement des questionnements esthético-techniques quitte à créer le trouble dans la diégèse même du film. Le cinéaste a d’ailleurs lui-même explicité la transition optique dans la scène où les infirmiers prennent le relai en accueillant Paul Safranek dans l’hôpital de Leisureland. Ils sont rétrécis ; mais de l’autre côté, les personnes sont à échelle réelle. Pour reprendre Payne : à ce moment, on prétend que même les caméras sont petites.

 

Ainsi, selon les points de vue, le metteur en scène happe les personnages via un traitement filmique spécifique, dans ce petit monde qui n’existe qu’à travers le bon vouloir des « grands ». Seulement 3% de la population mondiale a daigné opté pour le downsizing. L’écho qui en résulte, demeure des plus alarmants sur une fatalité qui n’est pas sans révéler, une réalité bien palpable. Downsizing se surpasse dans un certain comique de situation; il hérite de l’humour burlesque pour dépasser le cynisme et dévoiler un discours socio-politico-écologique des plus pertinents.

FICHE FILM
 
Synopsis

Pour lutter contre la surpopulation, des scientifiques mettent au point un processus permettant de réduire les humains à une taille d’environ 12 cm : le ‘downsizing’.
Chacun réalise que réduire sa taille est surtout une bonne occasion d’augmenter de façon considérable son niveau de vie.
Cette promesse d’un avenir meilleur décide Paul Safranek et sa femme à abandonner le stress de leur quotidien à Omaha (Nebraska), pour se lancer dans une aventure qui changera leur vie pour toujours.