Doctor Strange (Scott Derrickson, 2016)

de le 02/11/2016
 
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C’est au moins un twist shyamalanien – improbable, irrationnel et sorti d’un chapeau : des idées ont réussi à trouver leur chemin jusqu’au film fini d’une production Marvel. Doctor Strange devrait être l’accomplissement de cycles de production catastrophiques et du nivellement par le bas des ambitions, alors qu’il parvient tout de même à se hisser au sein du club désormais très privilégié des blockbusters n’étant pas de colossaux ratages. Mais du fait de qui, ou de quoi, existe cet intrigant équilibre ?

Doctor StrangeQue ce soit dit : Doctor Strange est le film le plus intéressant (le mot est lâché) de Marvel depuis Captain America : First Avenger, de Joe Johnston, sorti en 2011. On ne va pas se lancer dans un énième inventaire des produits de la firme depuis, que l’on peut résumer à un usinage formaté pour asseoir l’hétérogénéité d’un univers partagé, constituant une nouvelle référence commerciale de fonctionnement de l’industrie – à défaut d’être une réussite artistique. Kevin Feige (président du studio, mais aussi plus grand vilain de l’univers Marvel) a eu le don systématique de gâcher l’ampleur de ses productions, par l’éviction de réels talents (Edgar Wright sur Ant Man) ou simplement des choix artistiques aberrants (travailler avec des réalisateurs inexpérimentés, « c’est cool »). Doctor Strange n’aurait pas dû déroger à la règle, confié au réalisateur Scott Derrickson, ni plus ni moins responsable de l’un des pires remakes de l’histoire hollywoodienne, Le Jour où la terre s’arrêta. Mais alors que l’on fantasmait sur un projet proposé par Guillermo Del Toro au studio en 2007, il s’avère que cette combinaison d’éléments improbables a su forger un film aux fondations plus solides que prévues.

Doctor Strange

Doctor Strange fait la synthèse additive, éventuellement sans subtilité, des grands succès des blockbusters de ces vingt dernières années en matière de récit initiatique : Matrix, Batman Begins, Harry Potter ou même Star Wars. Tout le monde aura relevé les similarités plus que notables avec Iron Man de Jon Favreau, pilier de l’univers et recette de « l’origin story » à la fiabilité éprouvée. C’est peut-être le paradoxe même du héros et du film, dont la promesse est justement une aventure originale alors que le métrage achevé est une compilation de ce qui apparaît désormais comme classique. Mais alors que les autres branches de cet arbre difforme s’engouffrent dans une cinématographie convenue et un propos puant (Captain America : Civil War), le bourgeon naissant de Doctor Strange assume une aventure non seulement fonctionnelle, mais en plus relativement stimulante comme proposition formelle. Il est cependant d’autant plus étonnant qu’il faille exclure de cette équation le réalisateur en lui-même, qui est l’engrenage le plus rouillé de la machine.

Doctor StrangeÇà et là, la production de Doctor Strange a su s’entourer d’une poignée de collaborateurs qui font justement la différence. Les thématiques du script, au traitement forcément simpliste, révèlent néanmoins les apports de Jon Spaith (notamment auteur du scénario original de Prometheus) et ses obsessions mythologiques, faisant de Stephen Strange un héros goûtant au fruit interdit – le film cite d’ailleurs explicitement la pomme. On peut toutefois regretter que le personnage subisse le cahier des charges du studio, en faisant un alter-égo de Tony Stark, plutôt que de poursuivre une voie plus ambigüe, celle des arcanes de la sorcellerie. Pour en revenir à notre fruit du péché, une scène voit Strange reconstituer la pomme croquée par une distorsion temporelle, repoussant ainsi les frontières du film, pas seulement dans la manipulation de l’espace. C’est là où l’ersatz d’Iron Man fait moins sens. Stark se contente d’être un mégalomane se complaisant derrière les traits d’un sur-homme mécanisé et fascistoïde, alors que les fantasmes de Strange tendent vers l’omnipotence divine (reconstituer la pomme est-il une manière de se jouer de l’Eternel ?), faisant peser des dilemmes moraux plus importants sur le personnage. Bien qu’à peine effleurés, ils trouvent éventuellement leur développement dans le personnage de l’Ancien, sempiternel mentor de l’histoire, mais bénéficiant ici de toute la singularité de Tilda Swinton, injectant de la sorte un réel esprit au film.

Doctor Strange

Les choix de mise en scène de Scott Derrickson font hélas que tout ceci n’est jamais transcendé, mais par chance il ne le sabote pas. Peu capable de donner de l’énergie à un dialogue dans sa réalisation, et totalement inapte à filmer une scène d’action, abusant d’un surdécoupage invraisemblable et illisible, le réalisateur est clairement l’ennemi de son propre projet et de toutes les bonnes idées qu’il contient. Il faut alors créditer le talent, notamment d’ILM (Industrial Light & Magic) et Framestore, sur les fameuses envolées visuelles du film, déconstruisant avec enthousiasme le triste urbanisme, d’habitude terrain de jeu des Avengers, pour donner de la profondeur spatio-temporelle à l’action. Clairement influencées par les gravures de l’artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher, ces séquences donnent partiellement le champ libre aux créateurs graphiques des studios, d’autant plus inspirés lorsqu’il s’agit de structures et motifs mandalaesques. Ces fulgurances pourraient durer encore et encore, comme la première percée psychédélique de Stephen Strange, si le réalisateur et Feige daignaient oser faire sortir le spectateur de sa zone de confort, potentiel absolument offert par le héros en question, voire même nécessaire à l’esprit de l’histoire.

Doctor StrangeQuand bien même le cahier des charges est rabattu par la maison-mère Marvel, impliquant antagoniste au rabais, entité cosmique quelconque et blagues mal placées, l’entrain global parvient à être conservé. Chaque défaut arrive à être continuellement équilibré par une qualité, ou tout du moins un effort qui a été absent des autres productions. Les bouillies sonores de Bryan Tyler et autres Henry Jackman sont un temps mises au placard, au profit d’un Michael Giacchino qui, certes, compose désormais au kilomètre et est constamment pris en flagrant délit de recyclage, mais apporte le savoir non-négligeable d’un honnête musicien. Même en arrière-plan de l’intrigue, la subtile Rachel McAdams a de quoi compenser un Mads Mikkelsen absent, perdu derrière un maquillage tout en paillettes qui a sûrement fait fureur à la dernière soirée Halloween chez Marvel. La superficialité même des enjeux de la Némésis du héros disparaît derrière l’inventivité d’une scène de combat finale, à moitié à rebours dans le temps, jouissant des possibilités d’un tel concept.

Doctor Strange

Quand bien même maladroite, Doctor Strange est tout de même une respiration bienvenue et authentique, qu’il ne faudrait certes pas surestimer du fait d’une année relativement catastrophique d’un point de vue qualitatif dans les blockbusters, mais dont il serait éventuellement dommageable de nier les nuances par rapport au canon plus habituel. Contrairement aux Faquins de la Galaxie et consorts, ici l’originalité formelle – toujours relative – n’est pas juste hurlée en vain, mais simplement et proprement affirmée à l’image. A peu de choses près, Doctor Strange pourrait être le bon film d’un mauvais réalisateur ; soit une production super-héroïque décente à l’heure où la créativité est plutôt un gros mot.

FICHE FILM
 
Synopsis

Doctor Strange suit l'histoire du Docteur Stephen Strange, talentueux neurochirurgien qui, après un tragique accident de voiture, doit mettre son égo de côté et apprendre les secrets d'un monde caché de mysticisme et de dimensions alternatives. Basé à New York, dans le quartier de Greenwich Village, Doctor Strange doit jouer les intermédiaires entre le monde réel et ce qui se trouve au-delà, en utilisant un vaste éventail d'aptitudes métaphysiques et d'artefacts pour protéger le Marvel Cinematic Universe.