Divergente (Neil Burger, 2014)

de le 26/03/2014
 
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Une jeune héroïne aux prises avec une dictature totalitariste qu’elle doit renverser dans une dystopie semblant sortir d’un roman de Philip K. Dick traversée par une histoire d’amour courtoise avançant au rythme d’un film par an, ça vous rappelle quelque chose ? Nous aussi. Et pourtant on serait bien avisés d’éviter autant que possible l’inévitable comparaison avec la saga Hunger Games tant elle joue en défaveur de ce médiocre et opportuniste Divergente.

DIVERGENTDouze milliards de dollars. C’est ce qu’ont rapporté les franchises Harry Potter, Twilight et Hunger Games en l’espace de seulement quinze films. Cela représente plus que ce que rapporte l’entière production cinématographique sur le sol américain en une année avec près de 700 films. Douze milliards. Cette donnée explique a elle seule l’adaptation de la franchise Divergente au Cinéma. L’industrie se gargarise de cette manne d’or qu’on appelle les « young adult novels », dont les romans présentent plusieurs avantages économiques : l’existence d’un fandom avant même que le film ne soit tourné, des personnages invariablement adolescents et des histoires apparentées au film de genre qui brassent forcément un public plus large.

Lionsgate continue ainsi son monopole des romans pour ados adaptés en blockbusters. La fin de Twilight laissant un espace vide à combler, Divergente se place comme un bouche-trou idéal à sortir entre deux Hunger Games. Hélas, si les aventures de Katniss Everdeen ont pour elles certaines qualités de fond comme de forme, Divergente peine à se justifier au-delà de ses perspectives purement industrielles.

DIVERGENT

Fade, c’est l’adjectif qui vient à l’esprit devant le film. On sent l’empreinte mollassonne de Neil Burger, réalisateur des déjà ronflants Limitless et L’illusionniste. Les romans offraient l’opportunité de créer un film-monde de SF avec sa propre culture, son propre style visuel. Ce qui subsiste à l’écran semble toujours plus proche d’une mauvaise pub pour déodorant que d’une dystopie post-apocalyptique. Techniquement, tout est fade : les décors, la direction de la photo, les costumes. Le montage prend son temps avec des séquences inutiles et s’étire péniblement sur plus de deux heures. Tous les acteurs semblent anesthésiés avant chaque prise et les séquences d’hallucination, nombreuses et se basant sur les peurs des personnages, sont rabaissées à des cauchemars d’un Freddy sans imagination sous Prozac.

Cette fadeur dans le style et ce manque de parti-pris dans le traitement enlèvent à l’histoire la crédibilité qu’on aurait pu y attacher à la lecture des romans.

DIVERGENTLes Audacieux, l’équivalent de leur force militaire vivant dans les bas-fonds d’un Chicago vide, sont censés représenter la partie la plus violente, dangereuse et décomplexée de l’esprit humain. Ici ce sont des têtards tête-a-claques toujours propres sur eux, en combinaison en cuir ou en jean noir, pour faire plus rebelles. Leur violence s’exprime de manière très symbolique, la plupart du temps en sautant sur un tram lancé à pleine vitesse (comprendre : 15 km/h) ou en sautant de celui-ci à une hauteur d’au moins vingt centimètres. On a plus affaire à une école de parkour que du corps d’élite spartiate promis.

On peine à croire au moindre enjeu tant la violence semble aseptisée. Pendant une simulation de tactique militaire (comprendre : un « capture the flag » d’une partie de paintball), les munitions de leurs armes contiennent des stimulants neuraux sensés reproduire la douleur d’une balle réelle. Or, quand ils s’en prennent une, ils semblent ressentir autant de douleur qu’une piqûre de moustique.

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Pire encore, quand la violence devient réelle, presque chaque mort est traitée hors-champ. Et lorsqu’elle est filmée, elle se cache dans un coin du cadre, sans jamais la moindre marque de tir apparente. On peut pardonner à un film grand public de sacrifier une partie de sa violence pour traiter de thèmes adultes au plus grand nombre. Mais on ne peut pas traiter une histoire parlant de dictature, de totalitarisme ou de fascisme en aseptisant systématiquement avec complaisance chaque élément viscéral de sa narration. Dépourvue de toute implication, de toute crédibilité et d’idées fortes et originales, il devient difficile de sauver quoi que ce soit du film.

Le casting est rempli d’acteurs peu expérimentés ou terriblement mal dirigés, notamment Jai Courtney, qui s’évertue à forger une filmographie étonnante de nullité. Miles Teller est insupportable, Theo James parvient à faire passer Josh Hutcherson ou Robert Pattinson pour des acteurs shakespeariens, Zoë Kravitz est transparente et enfin Kate Winslet, enceinte de 5 mois au moment du tournage, passe son temps à cacher son ventre avec une serviette mise dans l’axe de la caméra au point de rendre chacune de ses scènes involontairement hilarante. Et la pauvre Shailene Woodley, devant porter le film sur ses épaules, doit donner dans la punchline gonzo juste après avoir perdu coup sur coup ses amis et ses proches. Si même le personnage principal traite à la légère ce qui lui arrive de plus grave, il n’est pas difficile de deviner ce que doit en penser le spectateur. Mais bon, elle se trouve un amoureux et c’est quand même le plus important, apparemment.

DIVERGENTAvant de subir les foudres des fans, il faut reconnaître deux qualités objectives au film. D’abord le fait que le héros soit une héroïne dans un vrai actioner de S-F. Aussi mou soit le traitement, cela reste trop rare à ce niveau de productions pour ne pas le souligner. Et ensuite, bien plus exceptionnel, le fait que l’actrice choisie ne ressemble en rien aux canons de beauté actuels. Voici le porte-étendard d’une franchise qui ne correspond pas au profil de l’égérie cosmétique habituelle, renforçant un rapport d’identification forcément plus proche de son public et à fortiori du lectorat du livre. Cela s’ajoute au fait que l’histoire ait un propos plutôt juste, à savoir l’abolition des cases et des étiquettes au profit du libre arbitre et de l’épanouissement de l’individu en s’émancipant des figures d’autorité et des schémas pré-établis. Il est donc d’autant plus paradoxal et dommageable de voir un film passer son temps à parler d’émancipation en formatant tout ce qui pourrait sortir d’un cahier des charges bien trop épais pour être honnête.

En ne collant pas la forme à son propos, cet Hunger Games light rate sa cible et se rapproche finalement plus d’un sous-Twilight. Vu de loin, ça peut passer pour une petite nuance aux yeux de certains, mais si il y a une leçon à retenir de Divergente, c’est bien que tout est affaire de nuances.

FICHE FILM
 
Synopsis

Tris vit dans un monde post apocalyptique où la société est divisée en cinq clans (Audacieux, Erudits, Altruistes, Sincères, Fraternels). À 16 ans, elle doit choisir son appartenance pour le reste de sa vie. Cas rarissime, son test d’aptitudes n’est pas concluant ; elle est Divergente. Les Divergents sont des individus rares n’appartenant à aucun clan et sont traqués par le gouvernement. Dissimulant son secret, elle intègre l’univers brutal des Audacieux dont l’entrainement est basé sur la maitrise de nos peurs les plus intimes.