Dheepan (Jacques Audiard, 2015)

de le 31/08/2015
 
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Jacques Audiard aurait enfin été récompensé d’une palme d’or, par le jury présidé par les frères Coen, pour son film le plus faible ? Ou pire, pour un drame social réactionnaire, ou un tract FN déguisé en film de genre ? Logiquement destiné à se faire lyncher par une intelligentsia qui ne voit la société française du XXIème siècle qu’à travers le prisme d’un politiquement correct dont la plus grande des transgressions est de parler de porno chaque semaine, Dheepan est pourtant un sommet de cinéma hexagonal, qui va au bout des choses et ne prend pas le spectateur pour un imbécile heureux.

Dheepan 1La « recette » du cinéma d’Audiard a déjà largement prouvé son efficacité. Un vrai cinéma d’auteur, dans le sens où il reste fidèle à sa conception et à ses thèmes, populaire, qui s’adresse au public dans sa totalité et pas seulement aux branleurs du XVIème, porté par une énergie vitale, voire parfois une forme de rage de vivre, et une tendresse inébranlable. Après un magnifique De Rouille et d’os, sorte de bilan assez bouleversant, Jacques Audiard entame une nouvelle aventure cinématographique qui s’ouvre avec Dheepan, une œuvre puissante, logiquement ancrée dans son époque, mais qui ne se contente pas de son carcan socio-démographique et vogue vers une universalité qui fait défaut à la grande majorité des drames pleurnichards que produit le cinéma français dès qu’il s’agit d’aborder d’importants problèmes du quotidien.

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La force de Dheepan, au-delà même du cœur de son sujet, tient dans le talent de conteur de Jacques Audiard, peut-être plus encore que dans celui, toujours aussi extraordinaire, de faiseur d’images. Évidemment, en prenant pour toile de fond le drame de migrants sri-lankais fuyant la guerre dans leur pays dans l’espoir d’un monde meilleur, il ne pouvait que s’attirer les foudres de ces lumières qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez dès qu’un sujet se prête à polémique. Car pour y voir, par exemple dans le dernier acte qui aura tant fait parler de lui, une apologie du karcher sarkosyste, une absence pathologique de connexions synaptiques est nécessaire. Audiard est à un autre niveau, il ne donne pas un cours de sociologie des banlieues pour les nuls. Il prend un environnement, qui ne sera pas étranger à qui y aura vécu ou grandi, et vient y apposer un récit qui va logiquement s’en alimenter, mais dont ce n’est pas le sujet premier. Jacques Audiard et Thomas Bidegain ne s’en sont pas cachés, à l’origine le projet était une relecture des Chiens de paille de Peckinpah. On en retrouve quelques éléments, et plus généralement d’un cinéma de l’explosion morale des années 70, de Taxi Driver à Un Justicier dans la ville. A la différence près, de taille pourtant, que Dheepan s’articule autour d’une magnifique histoire d’amour, d’autant plus belle qu’elle n’était pas attendue et se construit avec un naturel qui traduit le niveau d’excellence de l’écriture.

Dheepan 3Dheepan est construit de façon assez inattendue, adoptant une structure en miroir déformant. Le lyrisme flamboyant et euphorique de l’épilogue, tant décrié mais pourtant infiniment logique dans la progression dramatique, est un écho évident au prologue chaotique et mortifère. De la même manière, le cœur du récit se découpe en deux parties avec une scission centrale intimement liée à la progression psychologique du personnage de Dheepan, qui donne son titre au film. Plus que tout, il s’agit d’un film sur la rédemption et la possibilité, ou l’impossibilité, d’une seconde chance. La nouvelle identité, en même temps qu’un élément du récit permettant l’immigration, est un motif symbolique fort. Dheepan, c’est la rédemption du soldat, celui que la guerre a poussé à tuer et qui cherche en quelque sorte à payer sa dette en se mettant au service de la communauté. A « rallumer la lumière » d’une existence, comme il le fait en remplaçant les néons de la salle réquisitionnée par les dealers de la cité.

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La première partie du film renvoie assez clairement à un des films précédents d’Audiard, Un Héros très discret, avec un personnage dont l’existence basée sur un mensonge devient au fur et à mesure pour lui une forme de réalité. L’espoir de se racheter, celui d’une vie nouvelle dans un El Dorado qui fait vite déchanter. Et logiquement, lorsque la réalité finit par rattraper le fantasme, quand la guerre s’invite à nouveau dans l’existence des réfugiés, le rêve ne se résumera plus qu’à des visions d’un éléphant, symbole de sagesse et rappel aux racines. Dheepan bascule alors dans un film de siège pour glisser vers le vigilante urbain. Mais plus qu’un amour prononcé pour un genre percutant, c’est la confrontation au monde réel qui conditionne ce virage dans le récit. Ce jeu sur les apparences, résumé en un plan nocturne fabuleux où ce qui ressemblait à des gyrophares de la police se révèle être des jouets lumineux vendus à la sauvette par Dheepan, traduit tout le projet de Jacques Audiard. Et s’il y a un message politique à chercher dans Dheepan, c’est plutôt du côté de l’absurdité administrative du pays qu’il convient de regarder. Le « nettoyage de la cité » n’en est pas vraiment un, dans la mesure où il ne s’agit que d’une réponse instinctive à une agression bien précise (celle de l’être aimé mais plus largement la destruction d’un idéal fantasmé).

Dheepan 6Tout cela fonctionne autant grâce au talent extraordinaire de l’auteur pour raconter une histoire que pour la mettre en scène. Une mise en scène qui privilégie des cadres serrés et un filmage à l’épaule, une forme d’épure claustrophobique et nerveuse, ponctuée de quelques plans permettant d’aérer le film, à l’image de ce gigantesque plan de grue qui dévoile l’ensemble de la cité, et qui prépare en quelque sorte au basculement narratif. Une approche intime qui permet de mieux filmer la romance qui nait dans ce foyer. Une fausse famille qui, par la foi, aspire à en devenir une réelle, ou quand fantasme et réalité finissent par définitivement se confondre.

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On pourrait n’y voir qu’un drame social moralement discutable, mais ce serait passer outre un extraordinaire projet de cinéma. Un cinéma à la fois humble et ambitieux, en prise directe sur son environnement contemporain, et qui ausculte avec sérénité la mécanique de survie chez l’être humain, ainsi que cette force surprenante qui pousse l’homme à accomplir des choses hors du commun pour accéder à ses rêves. C’est par un acte dénué de morale qu’il peut accéder à sa rédemption, et c’est sans doute les éléments empruntés au réel qui auront posé problème aux détracteurs, comme le rapport au langage, le choc des cultures et autres détails très précis. Le film est d’autant plus fort qu’il est porté par trois acteurs inconnus mais extraordinaires d’intensité : Jesuthasan Antonythasan, Kalieaswari Srinivasan et Claudine Vinasithamby. Définitivement, en France il y a Jacques Audiard, et il y a les autres.

FICHE FILM
 
Synopsis

Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.