Dernier train pour Busan (Yeon Sang-ho, 2016)

de le 06/08/2016
 
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Véritable Terre Sainte de cinéma où tout semble possible, où lorsque l’industrie semble tourner en rond, elle parvient à se réinventer, la Corée du Sud nous abreuve cette année d’œuvres à la fois singulières et populaires, à l’image de cet époustouflant Dernier train pour Busan. Un film de zombies qui a pulvérisé le box-office local, preuve ultime que cinéma de genre et blockbuster peuvent habilement se marier, à condition d’y apporter tout le soin nécessaire.

Dernier train pour busan 1Tandis que ce cher Oncle Sam dégueule copie de blockbuster nostalgique sur exploitation mécanique d’un inépuisable catalogue de comics, la Corée du Sud opte pour un film de zombies comme blockbuster estival. Audacieux, sachant que le budget confortable (mais loin des standards US dans la mesure où il se situe vers la soixantaine de millions de dollars) de la chose a été confié à un « débutant ». En effet Dernier train pour Busan est le premier long métrage en live action de Yeon Sang-ho, qui était jusque là spécialisé dans le cinéma d’animation indépendant et extrêmement noir. Une idée a posteriori géniale tant l’auteur possède déjà un langage cinématographique non calibré lui permettant d’approcher un genre particulièrement fréquenté avec un regard neuf. Mieux encore, cet auteur au discours aussi engagé qu’enragé dans son œuvre animée va renouer avec l’essence du film de zombie. Ces humains devenus monstres ont été réduits depuis des années, à de rares exceptions près, au simple statut de menace implacable. Yeon Sang-ho y voit pour sa part un support symbolique comme le fit George A. Romero dans ses grandes années.

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Et bien qu’il s’agisse d’un blockbuster partageant une même forme d’ADN, Dernier train pour Busan se situe à des années lumière de l’insipide World War Z, à un tel autre niveau que la comparaison n’a pas lieu d’être. Dernier train pour Busan partage bien plus avec The Host, un des chefs-d’œuvre de Bong Joon-ho, voire avec Snowpiercer, autre colossal morceau de cinéma de maître Bong. Avec ce dernier, une certaine idée de la progression dramatique au rythme du déplacement d’un engin de locomotion ainsi qu’une façon d’aborder symboliquement la lutte des classes. En effet, l’incessant effet de translation ou les respirations imposées dans le récit par la traversée de tunnels par exemple, font écho au Transperceneige. La filiation avec The Host tient plus dans la nature même du projet, dans son cœur. Dans le message que tente de délivrer le film en prenant l’apparence d’un film de zombies. Ce qu’il reste à 100%, étant sans doute ce qui s’est fait de plus efficace et respectueux dans le genre depuis Shaun of the Dead. Sur cet aspect, Dernier train pour Busan se fait l’écho de la vision plus que pessimiste de son auteur, s’appuyant sur un mode de propagation de la contamination extrêmement rapide et implacable. Outre le fait que ces zombies semblent envahir toute la Corée en quelques heures, à aucun moment n’est indiqué une méthode pour s’en débarrasser. La sempiternelle blessure à la tête n’est pas à l’ordre du jour chez Yeon Sang-ho. De plus, les créatures se déplacent extrêmement vite, la contamination est quasi immédiate après morsure et leur faim va créer chez eux une forme de logique instinctive. En gros, l’auteur a réussi à recréer une menace vraiment flippante et rien que sur ce point, le film est une réussite. Au moins autant que l’aspect ultra spectaculaire de son action.

Dernier train pour busan 3En effet, ce Dernier train pour Busan joue la carte d’un rythme très soutenu et d’attaques extrêmement spectaculaires. D’autant plus que la majorité se déroulent dans un décor exigu de l’intérieur d’un train. Chaque sortie du train donnera d’ailleurs l’occasion au réalisateur de repenser sa mise en scène tout en imposant au spectateur un suspense protéiforme en jouant la carte de l’inattendu. Quelle menace peuvent représenter les soldats et la quarantaine ? Pourquoi telle gare est déserte ?… Yeon Sang-ho parvient très habilement à jouer avec les attentes du spectateur afin de le surprendre. Une forme de spectacle ludique tout à fait réjouissant et qui va donner lieu à nombre de séquences de pure action toujours très généreuses. Mais c’est du côté des vecteurs émotionnels que Dernier train pour Busan va frapper très fort, car chaque scène d’action est guidée par une émotion et des personnages extrêmement bien définis par leurs actes.

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Comme The Host, le cœur de Dernier train pour Busan tient dans les liens familiaux. Ceux existant, ceux rompus, ceux à venir. Au centre, l’histoire d’un père qui va apprendre à véritablement le devenir et de sa fille. Un récit bouleversant par tant de justesse, dans sa façon de mettre le doigt sur ces petites choses qui font la relation père-fille. Mais également dans son exposition face à l’idée de survie. Conduit de main de maître par des personnages vraiment solides, superbement écrit, le film impressionne par son âme à une époque un peu sombre dominée par des blockbusters en étant dépourvus à 99%. D’autant plus qu’autour de ce duo gravitent d’autres caractères tout aussi passionnants, de ces deux vieilles sœurs à ce couple d’adolescents maladroits, en passant par cet autre couple sur le point de devenir parents.  Évidemment, l’émotion du film va s’appuyer sur une destruction progressive de ces symboles d’unité. Avec en sous-texte, parfois très prononcé, l’influence des grands industriels, et donc de la finance qui les accompagne dans leur activité. Le film se montre alors extrêmement engagé sur l’inhumanité et la destruction provoquée par les abus d’un capitalisme outrancier et incontrôlable, la monstruosité finissant par changer de visage dans un dernier acte surprenant.

Dernier train pour busan 5Grâce à des interprètes solides, une mise en scène (formidable utilisation de l’action en arrière-plan suivie d’un cut très rapide pour créer de la tension) et un découpage qui empruntent à l’animation très épurée de Yeon Sang-ho, un véritable sens du spectacle très noble, une sauvagerie non dissimulée et un véritable discours sur la société contemporaine et ses divisions engendrant le chaos, au même titre que l’individualisme généralisé, Dernier train pour Busan s’impose comme un intelligent blockbuster qui vise le micro pour ausculter le macro. Une réussite totale qui prouve qu’un blockbuster ou un film de genre n’est véritablement efficace ou simplement réussi que lorsqu’il a des choses à dire, et qu’il est donc confié à des auteurs capables de raconter une histoire, de la mettre en scène et de proposer une réflexion globale sur le monde qui l’entoure. Soit très précisément ce qui manque à la grande majorité de blockbusters US qui squattent les multiplexes chaque mercredi.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un virus inconnu se répand en Corée du Sud, l'état d'urgence est décrété.
Les passagers du train KTX se livrent à une lutte sans merci afin de survivre jusqu'à Busan, l'unique ville où ils seront en sécurité...