Dernier recours (Walter Hill, 1996)

de le 20/09/2014
 
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Quand un des plus fidèles apôtres du cinéma de Sam Peckinpah se met en tête de réaliser un remake d’un des plus grands films d’action d’Akira Kurosawa, cela donne Dernier recours. Aussi connu sous son titre original Last Man Standing, bien plus clair sur le contenu de la chose, cette série B de très haute tenue revisite le récit de Yojimbo en offrant à Bruce Willis un des plus beaux rôles de sa carrière. Pourtant, à sa sortie le film fut un échec à la fois public et critique. En voilà un qui mérite une sérieuse réhabilitation, chose qui s’applique à une grande partie de la carrière de Walter Hill.

dernier recours 1Inspiré de La Moisson rouge de Dashiell Hammett, Yojimbo (Le Garde du corps) et son anti-héros taciturne, se vendant au plus offrant, pris entre les feux de deux gangs, s’est déjà vu adapté en occident. Le plus célèbre étant le premier véritable chef d’œuvre de Sergio Leone, assez méprisé par Kurosawa qui n’était pas vraiment au courant du « plagiat », Pour une poignée de dollars. Au milieu des années 90, Walter Hill peine à renouer avec le succès de 48 heures de plus et enchaîne les fours au box-office, avec des films pourtant loin de manquer d’intérêt (Les Pilleurs écrit par le duo de scénaristes de Retour vers le futur, Geronimo écrit par John Milius…). Il se lance donc dans le projet Dernier recours qui lui permet à la fois de rendre hommage à l’un de ses grands maîtres, qui vivait par et pour le cinéma, à savoir Akira Kurosawa, tout en se payant une tête d’affiche alors extrêmement bankable. En effet, Bruce Willis était alors dans sa période la plus faste, enchaînant en quelques années 58 minutes pour vivre, Hudson Hawk, Le Dernier samaritain, Pulp Fiction, Une Journée en enfer et L’armée des 12 singes, entre autres. Sauf que l’association ne fonctionne pas et Dernier recours sera un nouvel échec, annonçant pour Walter Hill une vingtaine d’année de traversée du désert, à peu de choses près (la brillante mais avortée série Deadwood).

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Le problème majeur de Dernier recours est d’être sorti à la mauvaise époque. Cela a souvent été un problème chez Walter Hill, trop en avance ou trop en retard, rarement dans le bon timing. A un moment où le polar se pare d’atours pops, d’un certain romantisme ou de lyrisme, au carrefour de diverses cultures cinématographiques, Walter Hill signe un polar qui se pare astucieusement des codes de son époques pour habiller un propos absolument pas dans l’air du temps. Véritable western urbain peuplé de personnages tous plus antipathiques les uns que les autres, avec un anti-héros qui est un modèle du genre, de par son absence de morale, voire de conscience (un élément que le scénario fait astucieusement évoluer afin de créer malgré tout une certaine empathie), sa masculinité de tous les instants (les femmes n’ont jamais vraiment eu une place de choix chez Walter Hill et son cinéma de mâles), mais surtout un ton qui n’a rien à voir avec le côté fun que pouvaient avoir certains polars populaires des années 90. Ni même la noirceur, parfois très glauque, que développaient d’autres, ou l’ampleur digne d’une véritable tragédie grecque. Dernier recours venait ainsi emprunter une nouvelle voie, en marge des maîtres-étalons de l’époque en matière de polar, à savoir l’extraordinaire combo formé par Seven, Fargo, L.A. Confidential et Heat, pour les USA. Une voie problématique à plus d’un titre tant l’accueil fut glacial et la réputation que se traîne toujours le film, assez catastrophique.

dernier recours 3Tout cela tient de l’injustice pure et dure. Dernier recours n’est qu’une « simple série B », mais une série B d’une efficacité redoutable. Le récit est évidemment connu et ne peut surprendre quiconque est familier de Yojimbo ou de Pour une poignée de dollars, car à quelques détails près, l’intrigue est plus ou moins la même, avec tout de même un sérieux changement de décor. Walter Hill ouvre d’ailleurs son film sur un plan d’une symbolique forte, avec Bruce Willis débarquant dans la ville de Jericho au volant de son véhicule, la caméra amorçant sur le cadavre d’un cheval en décomposition au milieu de la rue poussiéreuse. En un plan, les chevaux, éléments essentiels du western, se transforment en automobiles, mais les hommes restent les mêmes et le genre peut poursuivre sa mutation en conservant ses codes. Et de western, il en est grandement question, du début à la fin, et jusque dans la composition de Ry Cooder. Walter Hill s’en réapproprie la rythmique, certains cadres, mais surtout des personnages, comme si les gangsters des années 20 n’étaient finalement que des cowboys ayant revêtu des beaux costumes, tout en restant adeptes des Colt de calibre 45. Dernier recours déroule son récit en s’articulant autour de séquences fortes, de plans iconiques à souhait, de fusillades dantesques et d’une mise en scène d’une élégance rare, même chez Walter Hill qui signe peut-être son plus beau film sur un plan purement esthétique.

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Photographie très élaborée dans ses tonalités ocres, cadres travaillés à l’extrême jusque dans leurs basculements d’angle, composition de l’espace, Dernier recours est d’une beauté formelle saisissante. C’est sans doute ce qui l’a desservi. Avec un tel style doublé de personnage hauts en couleurs et de fusillades directement inspirées par le travail de John Woo, le film aurait peut-être gagné à être plus « cool » pour s’intégrer à son époque. Sauf que Walter Hill fait tout l’inverse. Malgré ses couleurs chaudes, Dernier recours est un film glacial et dans lequel les sentiments sont absents jusqu’au dernier acte, quand le personnage campé par Bruce Willis se découvre tout de même une certaine humanité. Les répliques qui fusent ont laissé la place à un silence de mort, le héros n’étant pas du genre prolixe, les flingues dégueulent à la moindre occasion et les corps s’empilent devant les yeux plein d’allégresse du croque-mort. Le choix d’adopter un point de vue avec un tel recul, d’expurger le film de presque toute empathie ou d’humour, de ne garder que la colonne vertébrale sèche et sans fioritures d’une œuvre laconique qui ne dévie jamais de sa trajectoire. Bruce Willis y est l’incarnation magnifique de l’anti-héros sans famille ni patrie, un fuyard, redoutable tireur, économe dans ses mots et généreux avec ses flingues, sorte d’ange exterminateur mené vers ses lieux pour les débarrasser de toute incarnation du mal. A ce titre, le déchainement de violence final est d’une logique imparable. Bruce Willis, ou John Smith, ou l’homme sans nom, est un pur symbole d’une sorte de colère divine s’abattant pour balayer la décadence des hommes.

dernier recours 5L’acteur trouve non seulement un de ses plus beaux rôles, mais il prouve également à quel point il aurait été une véritable icône du western ou du film noir, s’il était apparu à une autre époque. Tout aussi anachronique que cette flamboyante série B, il trimballe sa carrure imposante et son caractère taciturne à merveille. Face à lui ou à ses côtés, Bruce Dern, Christopher Walken et William Sanderson ne manquent pas d’allure et certains duels sont tout bonnement formidables. Walter Hill s’y montre comme un extraordinaire créateur d’images et un storyteller hors pair, marquant de son empreinte des séquences d’une puissance folle, qu’il s’agisse des divers massacres par le feu ou par les balles, ou plus simplement d’un échange en plein désert, de quelques mots échangés la veille d’un départ, d’un passage à tabac d’une violence inouïe. Dernier recours correspond à tous les niveaux à la définition d’un neo-western hard boiled et crépusculaire. Rien n’y semble pas à sa place, tout y suit un cheminement logique et carrément désespéré, et si l’ensemble porte son antipathie et son hyper-masculinité en étendard, c’est l’efficacité de la noble série B qui prédomine et finit par l’emporter.

FICHE FILM
 
Synopsis

À l’époque de la prohibition, deux familles rivales se mènent une guerre sans merci dans une ville du Texas, Jericho, passage obligé de l’alcool de contrebande qui arrive par camions entiers du Mexique. Un jour, Smith (Bruce Willis), voyageur solitaire et mystérieux, traverse la ville en état de siège dans le seul but d’y passer la nuit. Mais qui est réellement ce Smith : un tueur à gages manipulateur ou un chevalier errant qui mènerait sa propre croisade ?