Demons in Paradise (Jude Ratnam, 2018)

de le 31/03/2018
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Il faudra attendre 2017 pour qu’un cinéaste sri lankais tamoul monte, pour la première fois, les marches de Cannes. Présenté hors compétition dans le cadre des « séances spéciales » (et en lice pour la Caméra d’or qui récompense le meilleur premier film), lors du dernier festival de cinéma azuréen, Demons in Paradise met la lumière sur la guerre civile qui a fait rage de 1983 à 2009, mêlant deux ethnies : les Cinghalais et les Tamouls, partageant pourtant un même territoire, le Sri Lanka. Il aura fallu dix ans pour que cet ancien employé d’une ONG hongroise donne naissance à cette première œuvre singulière à la force militante poétique. Le cinéma sri lankais a trouvé écho en Occident grâce aux réalisateurs de fiction cinghalais surfant sur une vague auteuriste. De Lester James Peries à Vimukthi Jayasundara (Caméra d’Or en 2005 pour La Terre Abandonnée) en passant par Asoka Handagama (Flying with one wing, 2004), c’est autour du tamoul Jude Ratnam d’offrir un autre état des lieux du Sri Lanka à travers le genre documentaire. Brut et émouvant à la fois, Demons in Paradise participe au processus du devoir de mémoire. Il pose un regard subjectif sur ces années de tourment, où les fantômes ne cessent de hanter ce paradis insulaire de l’Asie du Sud Est, où les « démons », comme s’en souvient le romancier Nicolas Bouvier dans son récit de voyage des années 1950 (Le Poisson Scorpion), peuplent les limbes du Sri Lanka…

Parcours « généalogique »

Initialement intitulé Iron Demon, le projet de Jude Ratman se centrait sur ce « démon de fer » qui n’est autre que le train rouge qui l’a mené avec sa famille jusqu’au nord de l’île, fuyant les persécutions de juillet 1983. Peu à peu le film s’est construit au fil des rencontres et principalement avec la venue de son oncle, ancien membre du groupe séparatiste des NFLT. C’est dans le cadre d’un atelier documentaire dans le pays que Jude Ratnam rencontre la documentariste française Isabelle Marina, qui deviendra par la suite co-scénariste du film. Cette dernière lui propose de découvrir S21, la machine mort Khmère Rouge (2003) de Rithy Panh : une véritable révélation pour le futur cinéaste. Le réalisateur cambodgien devient alors mentor du film. Le documentariste Thierry Garrel (qui a dirigé l’unité documentaire sur la chaîne Arte de 1992 à 2008) le prend également sous son aile.

C’est ainsi que Jude Ratnam quitte son poste d’activiste pour les droits de l’Homme après six ans, pour se consacrer pendant un an à « apprendre » le cinéma, jusqu’à se consacrer pleinement pendant 10 ans à l’élaboration de ce film. Il participera notamment à l’atelier Archidoc de la Femis. Un parcours qui reste semé d’embûches au vu des difficultés à financer ce projet particulier en France.     

De ce parcours atypique, s’affirme un style documentaire où la steady-cam se retrouve déstabilisée par les plans épaule, des face à face humains au décorum macabre. La rouille ne cesse de ronger les rails du souvenir, que Jude Ratnam parcoure dans l’obscurité, tandis que la lune semble lui sourire cyniquement derrière ce voile nuageux qui cache un rictus illuminé. Le ton est donné. Dans l’espoir de « retourner » dans le passé pour un futur plus apaisé, cette machine à voyager dans le temps métallique roule de manière saccadée, témoignant de la difficulté à acheminer la paix.

Jude Ratnam a choisi le medium cinéma ou c’est le septième art qui l’a choisi, comme il le déclare. A travers le film, c’est un moyen, un outil d’expression pour donner la parole aux oubliés, pour révéler l’imperceptible ou remettre à la lumière du jour, un passé qui ne cesse de faire écho dans ce présent culpabilisant où l’odeur de la mort asphyxie l’esprit des survivants.  Le train se transforme alors en un leitmotiv symbolique, les wagons de l’espoir nous embarquant dans un voyage spirituel et politique, empreint d’interrogations.

Hantologie de la guerre : de la caméra spectrale aux images de survivance

Jude Ratnam choisit de prendre comme point de départ, le pogrom de juillet 1983, surnommé le « Black July ». Le réalisateur, du haut de ces cinq ans, est condamné à fuir ; une partie de la population cinghalaise, appuyée par les autorités, s’en prend alors à la minorité tamoule, en les pillant et les massacrant… L’exil débute alors…

Les fantômes continuent de troubler une terre où les plaies ne cessent de s’ouvrir … Bien que Derrida prenne exemple sur une pensée idéologique qu’est le communisme, le pouvoir « hantologique » peut ici s’appliquer dans l’omniprésence fantomatique d’un trauma qui ne cesse de parcourir ces protagonistes d’un autre temps. Loin de jouer au marionnettiste, Ratnam laisse libre cours à une pantomime qui prend soudainement vie, à travers ces paroles libérées.  La langue se délie à travers les embrassades cinghalo-tamouls, renversant ainsi les préjugés sur les relations ethniques qui restent apaisées.

La cicatrice pourrait-elle se refermer définitivement ? La caméra spectrale de Ratnam rend compte de la « renaissance ». Là où l’effacement, le travestissement jusqu’à la disparition étaient de rigueur ; quand un temps le mot d’ordre était de s’oublier, vient le moment de se souvenir. Les rescapés du Black July reprennent vie et redonnent corps à ce qu’ils étaient. Ratnam suspend alors le temps et brouille les pistes, en confrontant le présent au passé, et inversement.

Ainsi à travers cette introspection, la quête personnelle se transforme en une enquête universelle, où les réponses s’entrecroisent pour former une énigme qui semble séculaire, où l’impossible vérité demeure sous-jacente. Le non-dit trouverait alors sa résolution dans sa mise en image. Le cinéaste ne résiste pas à confronter le passé au présent à travers deux types d’images d’archive, telles des images de survivance : le film britannique sur les trains où apparaissent les natifs tamouls, et les photos noir et blanc du pogrom de 1983. Des images animées à celles fixes, le réalisateur provoque la réflexion en confrontant les événements d’hier à la situation actuelle. 

Etat des lieux 

Demons in Paradise érige un état des lieux après 26 ans de conflit, mis à terme en 2009 avec l’assassinat du leader des Tigres (mouvement séparatiste tamoul) par l’armée. Des circonstances aux sources du conflit, Jude Ratnam n’en parlera pas. S’éloignant d’une tradition didactique, c’est par la poésie visuelle que le cinéaste nous raconte « son » histoire du Sri Lanka. Il enclenche ainsi un processus mémoriel à partir de ses souvenirs, jusqu’à tendre la caméra-relais sur ceux qui ont subi l’exode, se sont engouffrés dans la guerre. Les panoramiques sur Colombo font écho aux premiers plans de S21, et semblent refléter l’indifférence d’un pays en questionnement perpétuel sur lui-même… Le train doit malgré tout continuer de rouler…

Cadrer pour le cinéaste israélien Amos Gitaï, c’est choisir ce qu’on ne veut pas voir. Ratnam pointe sa caméra sur cet hors-champ qui contamine un champ de ruines… Les travellings traversent alors le nord où les paysages contrastent, et nous perdent dans un espace-temps discontinu (le projet ayant pris près de 10 ans à arriver à terme, certaines images ont été tournées dans une urgence immédiate après la fin de la guerre en 2009). Une cartographie « accidentelle » pourrait se dessiner  dans les mirages audiovisuelles où baignent les vestiges intemporels d’un peuple.

La « caméra  impossible » qui caractérisait le travail de Louis Malle dans le colossal documentaire de plus de 6 heures : L’Inde Fantôme, s’affirme ici sous un regard ravivant les morts qui se dessinent à travers ces reconstitutions, ces mises en scène, ces photos noir et blanc… Là où l’herbe verte avait osé pousser dans les camps d’Auschwitz (Nuit et Brouillard, Shoah), où les images couleur trahissait un passé laissé en suspens … Le cinéma de Jude Ratnam s’accomplit dans un devoir de mémoire, qui cette fois ci, prend la forme d’une introspection.

Les regards caméra se répètent, Louis Malle en a notamment saisis lors de son séjour indien dans les années 1960. Pourtant le regard reste d’une autre nature dans ce pays de l’Asie du Sud Est. Ce garçon qui nous observe ne scrute pas l’étrange étranger incarné par Malle et ses techniciens de cinéma. Son regard semble absorbé par le spectateur à venir, tel un autoportrait porté dans une autre dimension spatio-temporelle… 

Les démons de Lanka

Pour Jude Ratnam, l’héritage colonial continue de hanter tel un démon, le film débutant par la séquence d’archive coloniale sur les trains, présentée comme une image du « Sri lankais » à l’arrivée des Britanniques.

Le récit épique hindouiste Ramayana conte notamment l’invasion de l’univers par les démons dont leur roi aux dix têtes, Ravana, réside à Lanka (qui n’est autre que l’actuel Sri Lanka). C’est donc ici que les êtres diaboliques rôdent dans les routes menant de Colombo à la région de Vanni (nord de l’île – terrain d’affrontement entre les Tigres Tamouls et l’armée).

De ces travellings, se superpose la voix d’un cinéaste en quête de réponses… Jusqu’à ce que l’ennemi se confonde. Au nord du Sri lanka, ce sont les différents groupes séparatistes qui finissent par s’affronter jusqu’à ce que les Tigres prennent le dessus. L’un devenant le démon de l’autre. Le paradis perdu d’un îlot qui n’est plus, sous l’emprise des guérillas d’un autre temps, où cette fois-ci, les tamouls s’entretuent au nom du Tamil Eelam, un Etat « pur » … Devant la caméra, les groupes se confrontent, mais ne s’affrontent plus. Nous suivons l’oncle de Jude Ratnam, ancien membre du NFLT, mouvement séparatiste tamoul prônant la révolution socialiste. La subjectivité qui se caractérisait par la voix off du cinéaste, scandant la culpabilité, se décline à travers la voix in de l’oncle, son « héros » d’enfance. La parole passe de relais en relais à travers cette caméra qui ne cesse de donner son et image à l’impossible oubli.

A l’étonnement général, c’est le dialogue autour du feu – tel un calumet de la paix, qui fait brûler la flamme de la réconciliation. Impossible ? Pourtant, ce sont les questionnements qui ne cessent de s’emparer des anciens membres des milices tamouls. Sans tomber dans un manichéisme saugrenu, le film propose une concertation plausible.

Cette histoire des tamouls sri lankais fait écho subjectivement à celle de Jude Ratnam tout en renvoyant un puissant écho discursif. Le puits d’une réflexion sur l’identité tamoule sri lankaise qui semble aussi complexe que n’est la trajectoire du film. Le train ne déraille pas, mais déroute dans sa conception structurale jusqu’à volontairement perdre le spectateur dans des événements passés pour mieux lui ouvrir les yeux sur un présent toujours palpable et difficilement cernable… Les routes sinueuses qui mènent vers l’espoir se heurtent parfois à l’incompréhensible quand soudain, le regard d’un enfant, en l’occurrence le fils de Jude Ratnam, redonne foi à la réconciliation et la renaissance de l’être…

FICHE FILM
 
Réalisateur
Date De Sortie
Directeur Photo
Distributeur
Nationalité
Synopsis

Sri Lanka, 1983, Jude Ratnam a cinq ans. Il fuit à bord d’un train rouge les massacres perpétrés contre les Tamouls par une partie de la population cinghalaise, avec la complicité des autorités.
Aujourd’hui, réalisateur, Jude parcourt à nouveau son pays du sud au nord. Face à lui défilent les traces de la violence de 26 ans d’une guerre qui a fait basculer le combat pour la liberté de la minorité tamoule dans un terrorisme autodestructeur. En convoquant les souvenirs enfouis de ses compatriotes ayant appartenu pour la plupart à des groupes militants, dont les Tigres Tamouls, il propose de surmonter la colère et ouvre la voie à une possible réconciliation.