Dans un recoin de ce monde (Sunao Katabuchi, 2016)

de le 08/09/2017
 
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Dans un recoin de ce monde brille autant pour sa chronique bouleversante de la vie d’une jeune femme, qu’étant le témoignage d’une époque terrible, reconstruit pour la postérité. Si l’animation atténue d’elle-même l’horreur de la guerre, c’est la douceur pudique de la mise en scène de Sunao Katabuchi qui nous aura mis les larmes aux yeux. Une œuvre essentielle.

Tandis que des fous puissants se remettent à jouer à chiche au jeu de la bombe, sort dans nos salles ce superbe film d’animation qu’est Dans un recoin de ce monde. Certes, rien ne prévoyait à l’avance que la menace nucléaire reviendrait sur le devant de la scène internationale. Mais les années nécessaires à la fabrication du long-métrage l’auront fait émerger à une époque, où cette question revient tristement d’actualité. La Seconde Guerre mondiale fut une étape refondatrice pour le Japon. L’évolution de l’archipel nippon durant les décennies suivantes a toujours été marquée par les souvenirs du conflit, et sans doute plus qu’aucun autre pays dans le monde. Ces images indélébiles des kamikazes, des bombardements d’Hiroshima et de Nagazaki et de la reddition sans conditions de l’empereur Hirohito trouvent leur écho dans de nombreuses œuvres artistiques postérieures. Et le monde de n’animation ne fut pas en reste.

Aujourd’hui, c’est le réalisateur Sunao Katabuchi qui ajoute sa pierre à cet édifice pacifiste qu’a porté depuis le peuple japonais. Son film ne manquera pas d’être comparé au mètre-étalon de Katsuhiro Otomo : Le Tombeau des lucioles. Le long-métrage de 1988 avait fait chavirer les spectateurs qui découvraient sous les traits et les couleurs le destin cruel réservé à des enfants innocents durant la Seconde Guerre mondiale. Alors que cette dernière n’était que le déclencheur de la tragédie pour les personnages d’Otomo, elle devient un quotidien de malheurs pour ceux de Katabuchi. Dans un recoin de ce monde dépeint sur un peu plus de deux heures le destin de la jeune Suzu, avec en fond le harcèlement des bombardiers américains, le rationnement de la nourriture et l’épouvantable conclusion du conflit. Le film adapte un manga de Fumiyo Kōno et a ajouté au projet original de l’auteure un travail de documentation digne des meilleurs historiens.

S’ouvrant avec un plan rasant le tristement célèbre pont Aioi, qui nous rappelle le sort funeste d’Hiroshima, Dans un recoin de ce monde redonne vie à cette ville qui fut rasée en un seul éclair le 6 août 1945. Car Hiroshima est la ville de naissance de l’héroïne et une cité effervescente, même pendant la guerre. Elle n’est pas encore ce monde lunaire où se croiseront les silhouettes fantomatiques de ses habitants irradiés. Suzu est une jeune fille heureuse. Son imagination débordante ne peut l’empêcher de dessiner afin d’embellir son décor. Avec son personnage principal féminin, le réalisateur Sunao Katabuchi nous rappelle aussi le poids des traditions et des responsabilités de la culture japonaise de ce temps là. Ainsi, Suzu accepte un mariage arrangé pour le bien de sa famille, celui de sa belle-famille et de son futur mari aimant, plutôt que pour elle-même. Ce sacrifice paraîtra bien infime face aux événements qu’elle devra affronter par la suite.

Se déroulant dans la ville de Kure, lieu de stationnement de l’armada japonaise, le film s’amorce véritablement comme une chronique familiale autour de cette jeune femme au foyer. La guerre n’est encore qu’un écho au-delà de la mer et des montagnes quand Suzu apprend à aimer son mari, gère les sautes d’humeur de sa belle-sœur ou fait découvrir la poésie du monde et de la nature à la petite Harumi. Or, les premières alertes ne tardent pas à sonner, jour et nuit, pour prévenir la population des bombardements. Et ceux-là déploient une autre imagination. Dans un recoin de ce monde dénonce complètement cette mauvaise intelligence dans le développement d’armes impitoyables, visant uniquement à faire le plus grand nombre de victimes civiles. Mais ce qui fait du film de Sunao Katabuchi un film majeur et bouleversant, c’est la pudeur avec laquelle il nous plonge dans la réalité civile japonaise.

Dans un recoin de ce monde s’avère être une œuvre aussi importante que Le Tombeau des lucioles ou le diptyque Gen d’Hiroshima. Ce dernier passait également par l’animation pour mieux nous représenter crument les séquelles de la bombe atomique sur les japonais. Toutefois, si le pudique et merveilleux cocon de couleurs et de lumière de la belle Suzu nous protège un temps, il s’agira ensuite de retrouver, comme dans les autres films cités, cette résilience au sein de la cellule familiale, et malgré les conséquences irrémédiables et injustes qu’infligera le conflit à Suzu et sa famille. Alors que Katabuchi avait travaillé à ses débuts avec Hayao Miyazaki, son héroïne rappelle celui du Vent se lève, dont les dessins d’avions rêvés furent détournés en machines de mort. Car la guerre ne tue pas seulement ceux que l’on aime, mais elle tue aussi les rêves et l’espoir.

FICHE FILM
 
Synopsis

La jeune Suzu quitte Hiroshima en 1944, à l'occasion de son mariage, pour vivre dans la famille de son mari à Kure, un port militaire. La guerre rend le quotidien de plus en plus difficile, malgré cela, la jeune femme cultive la joie et l'art de vivre. Mais en 1945, un bombardement va éprouver son courage.